NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LA DERNIÈRE IMAGE / THE LAST IMAGE

L’essence de la guerre, ou comment la saisir.

The essence of war, and how to grasp it.

Agnès Devictor
6 Fév, 2022
Tapuscrit...

Agnès Devictor – Alors mon boulot, c’est d’analyser des images de guerre qui ont été tournées essentiellement en Iran et en Afghanistan, et je dirais plus largement au Moyen-Orient, par des opérateurs nationaux, pour étudier comment, pendant une guerre, ils filment leur guerre et comment ils se représentent en guerre. Ma démarche passe par des longs moments de visionnage avec des opérateurs, des combattants, des mères ou des frères de martyrs.
Une quarantaine de films de fiction de guerre ont été réalisés vraiment pendant les huit années de la guerre Iran-Irak, à côté de ça on a eu énormément de documentaires qui ont été tournés, des films pour la télévision, et on a eu un groupe qui a été très particulier, qui a été formé autour d’un architecte, Morteza Avini, qui s’est dit que pour qu’il y ait une vraie révolution il faut changer de regard, et que pour changer de regard il faut changer la façon de le voir, et pour changer la façon de voir il faut changer la façon de l’enregistrer. Il voulait filmer différemment. Les journalistes de télé viennent, tournent en un quart d’heure et repartent après. Pour comprendre une réalité, il faut rester, il faut écouter et ne pas couper. Et au moment où la guerre est déclenchée par l’Irak, en septembre 80, ses équipes sont prêtes, ses équipes travaillent dans les villages, et pour lui, il est évident qu’il faut qu’il aille tourner sur le front en utilisant cette méthode. Et on va avoir des petits groupes de trois-quatre personnes qui vont partir sur le front, rester des mois, pour filmer, pour filmer la fatigue, pour filmer le quotidien dans les tranchées, et ce qu’il y a d’intéressant c’est que le réalisateur, Morteza Avini, c’est à distance qu’il effectue le montage, à Téhéran, presque comme une épiphanie, c’est-à-dire que c’est au moment du montage que le film va se révéler et qu’il va interroger ce qui a été filmé. Et il disait toujours, « je cherche à révéler la ligne de front intérieur des combattants, c’est le djihad intérieur, c’est celui qu’on fait contre sa propre peur, pourquoi est-ce qu’ils s’engagent, qu’est-ce que qu’ils recherchent, comment est-ce qu’ils vivent cette guerre, et ce qu’il y a de très intéressant, c’est que Avini va parfois se filmer en train de monter le film, en train de se poser des questions sur ce qu’il voit, et en disant au spectateur, attention, ce que vous voyez là, ce n’est pas la guerre… La guerre, c’est autre chose, c’est invisible, ne vous trompez pas, ne vous faites pas piéger par les puissances du visible.
En fait cette question de s’intéresser aux images de guerre tournées pendant les guerres et notamment par des combattants m’a conduit à me poser la question de comment les groupes combattants sous commandement iranien aujourd’hui en Syrie, comment est-ce qu’ils utilisent l’image, sachant que les outils ont complètement changé ? On a des téléphones portables, ou des petites caméras, qui ont permis à des combattants de filmer, de se filmer pendant des offensives, mais ce qu’il y a de nouveau dans l’histoire des images de guerre, parce qu’on a toujours eu des combattants qui faisaient des images, dès la Première guerre mondiale, on a des millions d’images qui sont faites avec des appareil photos, des vest-pockets, donc l’outil petit, maniable, dissimulable, on l’a depuis un siècle ! Ce qu’il y a d’intéressant, là, et pour la première fois, c’est qu’on peut les diffuser de façon massive depuis le champ de bataille, sans passer par les états-majors. Et certains vont diffuser ces images de façon presque simultanée, voire utiliser des réseaux sociaux pour les faire circuler, et avoir accès aux réseaux sociaux de l’ennemi ! C’est une autre image, là encore, de la guerre, qui va être filmée, avec aussi la particularité, de la tentative de saisir le moment du martyre, puisque beaucoup me racontent qu’ils avaient leur téléphone portable branché en permanence, au moment des offensives qui pouvaient être la dernière, l’ultime, pour que le téléphone filme le moment où ils seraient choisis par Dieu et à tout le moins pour qu’il y ait la dernière image pour leur famille. Donc le téléphone portable avait aussi cette vocation-là, la guerre comme un espace presque de vacances, de camp entre jeunes, on blague, on fait des selfies, on rigole, et le téléphone portable presque comme un talisman qu’on porte sur soi face à la mort et en espérant que finalement ça ne va pas être le cas, mais on a énormément d’images où on voit des combattants qui essaient de cadrer, de se cadrer en train de combattre, pour éventuellement non seulement dire j’y étais, mais surtout de saisir la dernière image.
4 min 54 s

Transcript...

Agnès Devictor – So, my job is to analyze images of war that have been shot mainly in Iran and Afghanistan, or should I say more widely in the Middle East, by national operators, to explore how, during a war, they film their war and how they represent themselves in war. My approach involves long viewing sessions with operators, combatants, mothers or brothers of martyrs.
About forty fictional war films were made during the eight years of the Iran-Iraq war, and in addition to that, we had a lot of documentaries and TV films that were made, and we had that very special group that gathered around an architect, Morteza Avini, who said that for a real revolution to happen, you need to change your view, and to change your view you need to change the way you look at things, and to change the way you look at things, you must change your way to record things. He wanted to film in a new way. TV journalists arrive, shoot for fifteen minutes and then go home. To understand a reality, you have to stay, you have to listen without cutting off. And when war broke out in Iraq in September 1980, his teams were ready, his teams were working in the villages, and for him it was obvious that he had to go and shoot on the front line using this method. And here we have small groups of three or four people going to the front and staying there for months, filming, filming fatigue, filming daily life in the trenches, and what’s interesting is that the director, Morteza Avini, edited the film from a distance, in Tehran, almost like an epiphany, that is to say, it was at the moment of editing that the film was going to reveal itself and to question what had been filmed. And he used to say, “I try to reveal the inner front line of the fighters, it’s the inner jihad, it’s the one they wage against their own fear, why they enlist, what they are looking for, how they live this war”, and what’s particularly interesting is that Avini sometimes filmed himself editing the film, wondering about what he sees, and telling the viewer, “Careful, what you see here is not war… War is something else, it’s invisible, don’t be fooled, don’t be trapped by the powers of the visible.”
In fact, this question of focusing on war images filmed in the course of wars, and especially by combatants, led me to ask myself the question of how the combatant groups under Iranian command today in Syria use images, knowing that the tools have completely changed. We have mobile phones, or small cameras, which have enabled fighters to film, to film themselves during offensives, but what is new in the history of war images – because we’ve always had fighters who made images, since World War I, we have millions of images made with cameras, Vest-Pockets, so the small, handy, concealable tool, we’ve had it for a century! What’s interesting here, and for the first time, is that they can be disseminated on a massive scale from the battlefield, without going through the headquarters. And people will broadcast these images almost in real time, or even use social networks to circulate them, and have access to the enemy’s social networks! Then again, there is another image of war that will be filmed, with the particularity of trying to capture the moment of martyrdom, since many people tell me that they had their mobile phones permanently connected at the time of the last, ultimate offensives, so that the phone would film the moment when they would be chosen by God, so that at least there would be a last image for their family. So the mobile phone had this vocation too, to show war as a space almost like a holiday, a summer camp, with young people joking, taking selfies, laughing, and carrying mobile phones almost like a talisman in the face of death and hoping that in the end it won’t be the case, but we have a lot of images where we see combatants trying to frame, to frame themselves in the process of fighting, in order to maybe not only say, I was there, but above all, to capture the last image.
4 min 54 s

Agnès Devictor est historienne du cinéma, maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne et à l’INHA. Elle s’intéresse en particulier à la production d’images de guerre prises sur les divers théâtres de conflits du Moyen-Orient, notamment par des opérateurs iraniens et afghans, depuis les années 1980.

 Agnès Devictor is a film historian and associate professor at the University of Paris 1 Panthéon Sorbonne and at INHA. She is particularly interested in the output of war images taken in the various theatres of conflict in the Middle East, especially by Iranian and Afghan operators, since the 1980s.

Merci à Marie Hermet qui a assuré la traduction anglaise.

Our thanks to Marie Hermet for the English translation.