NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

BATAILLE NAVALE / NAVAL BATTLE

Piscaranda est Carthago

Piscaranda est Carthago

Justine Vernet
1 Août, 2026
Tapuscrit...

Justine Vernet –Il y a une bataille navale qui a marqué la fin de la première guerre punique, et c’était une bataille entre Carthage, donc qui était déjà un empire et qui dominait tout le pourtour de la Méditerranée à cette époque, et Rome, une république qui s’était déjà étendue dans toute la péninsule italique, et qui voyait toujours plus grand, et qui avait des vues sur la Sicile. La bataille navale des Égades a été principalement documentée par Polybe, qui a relaté tout le déroulement de la bataille, bien qu’il n’ait pas été un témoin oculaire direct ; il nous la raconte presque cent ans après, mais c’est la source qui est considérée la plus fiable.

Alors ce qui s’est passé, c’est que Rome a gagné cette bataille qui a été décisive. Or sous l’eau, en profondeur, on a retrouvé presque exclusivement, des rostres romains. Un rostre, c’est un éperon, un éperon en bronze massif, qui se positionnait à la proue des navires. Ça permettait de percuter les navires ennemis, et de les éventrer. Sous l’eau nous avons retrouvé 27 rostres, qui est un assemblage tout à fait exceptionnel, mais la majeure partie des rostres sont romains, et très peu carthaginois. Donc l’idée est de se dire, où sont passés les rostres carthaginois, comment est-ce possible que Rome ait gagné une bataille et qu’on trouve autant de rostres romains par rapport à ceux carthaginois ? Donc une des premières hypothèses a été qu’en réalité les navires utilisés par la flotte carthaginoise étaient des bateaux de fabrication romaine dérobés au cours d’une précédente bataille. Alors la grande idée actuellement c’est plutôt de voir qui était à bord, de pouvoir analyser tous les ornements personnels : on a les monnaies, qui donnent une grande indication sur l’identité, mais aussi les casques ! Les casques, les protège-joues et toute la panoplie défensive.

Mon travail de recherche il commence à partir du moment où on a voulu étudier un peu plus précisément ces objets, vraiment d’un point de vue physico-chimique, de rentrer dans la matière ; et on espère distinguer des groupes de production métallurgique, bien distincts autour de la Méditerranée et éventuellement pouvoir rapporter chaque objet à une sphère culturelle différente. Les objets, d’abord je les observe minutieusement. Suite à ça, je fais une analyse morphométrique, donc par des algorithmes mathématiques, pour pouvoir donner une formule mathématique à la forme. Ensuite je prélève un tout petit échantillon, de quelques millimètres et je l’observe au microscope, qui me permet d’avoir des informations différentes, et j’observe comment le métal il s’organise, comment il a refroidi, j’observe les inclusions, donc les impuretés qui sont présentes à l’intérieur du métal, pour avoir un peu plus d’indices sur ses procédés de fabrication : est-ce qu’il a été coulé directement dans un moule ou bien est-ce qu’il s’agissait d’une tôle qui a été ensuite martelée et mise en forme ?

De la même façon que le plongeur descend dans les profondeurs de la mer, l’archéomètre pénètre dans la matière parfois même jusqu’à l’échelle du micron ou du nanomètre pour pouvoir redonner une identité aux soldats de ces flottes inconnues. Les objets, ils ont été découverts au fond de l’eau, donc à plus de 80 mètres de profondeur, sur le champ de débris de la bataille ; et donc aujourd’hui c’est ça que les plongeurs réussissent à trouver, parfois même de façon très théâtrale, donc un rostre, un casque, posés comme ça dans le fond de l’eau, qui attend juste de pouvoir raconter son histoire…

03min 17s

Transcript...

Justine Vernet – The end of the Punic Wars was marked by a naval battle between Carthage and Rome. The former was already an empire at the time, dominating the entire Mediterranean periphery; the Roman republic had spread throughout le entire Italian peninsula, and had far-seeing ambitions including views on Sicily. The Aegates naval combat is mostly documented by Polybus, who gave a detailed account of the battle despite writing nearly a century later, hence by no means a direct witness to it. His version, however, is still considered the most reliable one.

So it came to pass that Rome won this most decisive battle. But under water, down deep at the site, Roman rostrae make up an overwhelming proportion of the finds. A rostrum is a ram, a bronze metal ram positioned at the ship’s helm. Its purpose was to crash into enemy ships and rip them apart. Under water, we found 27 rostrae – a remarkable assembly – but most are Roman and very few Carthaginian. Where have all the Carthaginian rostrae gone; how did Rome win the battle with so many rostrae lost, compared to its opponent? One of our first suggestions was that the Carthaginian flottila was mostly composed of Roman-built ships captured in a previous encounter. Today, our main line of research is to find out who was on board these ships, to analyze their personal ornaments. We have their coins, which provide crucial indications on their identity; we also have their helmets, their cheek-guards, their entire defensive gear.

My own research program started when we chose to perform a more detailed study of this material, with a physical-chemistry approach. The purpose is to sort out groups due to distinct metallurgical production sites around the Mediterranean Sea and possibly relate each object to a specific cultural area. I study each object very carefully, then perform a morphometric analysis with mathematical algorithms in order to provide a mathematical formula to its shape. Then I remove a very small sample – a few millimeters – and study it under a microscope, thus providing different information. I can discern the metal’s structure, how it initially cooled down, I can identify inclusions – hence impurities captured in the host. This provides indications on the manufacturing process: was the melt put into a mould, or was it sheet metal, to be hammered and shaped?

Just as a diver aims at sea depths, an archeometer dives into matter at different scales, down to microns or nanometers, in order to restore some identity to the sailors of these poorly-known flottila. The objects themselves lay there, on the sea-floor some 80 meters below the surface, under the battle site. Divers today manage to ferret out, sometimes in spectacular ways, a rostrum or a helmet waiting there on the sea-floor, quite ready to offer its story…

Archéomètre et actuellement titulaire d’une bourse post-doctorale Marie Slodowska-Curie à l’École française de Rome pour le projet PRAWN, Justine Vernet se consacre à l’étude archéométrique des objets métalliques rapportés de la fouille sous-marine de la bataille des Égades, à la fin de la première guerre punique.

Archaeometrist and currently holder of a Marie Skłodowska-Curie postdoctoral fellowship at the French School of Rome for the PRAWN project, Justine Vernet is devoted to the archaeometric study of metal objects recovered from the underwater excavation of the Battle of the Aegates, at the end of the First Punic War.

Merci à Ennio Turco, Roberto La Rocca, Sergio Alessandro, Irene Averna, Salvo Emma, Adriana Fresina et Alessandra Longo (Soprintendenza del Mare Regione Sicilia), aux Professeurs William Murray (University of South Florida), Andrew Goldman (University of Gonzaga) et Stephen Decasien (Dalian University of Technology), à la RPM Nautical Foundation et Mario Arena, à Derk Remmers et aux plongeurs de la SDSS, et merci à Harry Bernas pour la traduction.

Our thanks to Ennio Turco, Roberto La Rocca, Sergio Alessandro, Irene Averna, Salvo Emma, Adriana Fresina and Alessandra Longo (Soprintendenza del Mare Regione Sicilia), to Professors William Murray (University of South Florida), Andrew Goldman (University of Gonzaga) and Stephen Decasien (Dalian University of Technology), to the RPM Nautical Foundation and Mario Arena, to Derk Remmers and the SDSS divers, thanks also to Harry Bernas for the translation.