LE ROUGE ET LE NOIR / THE RED AND THE BLACK par Pauline Ducret
L’étrange affaire du tuf moucheté
The Strange Case of the Speckled Tuff
Tapuscrit...
Pauline Ducret – J’étudie des pierres, de simples pierres, qui sont en l’occurrence des pierres volcaniques, qu’on trouve en quantité en Italie, et qu’on appelle des tufs, essentiellement utilisées pour la construction, et qu’on peut tailler facilement mais grossièrement. Et donc j’ai fait une thèse sur les acteurs du bâtiment, ce qui m’intéressait c’était de retrouver les hommes qui financent, ceux qui pensent, ceux qui construisent, etc., et j’ai essayé de le faire en croisant les sources disponibles, littéraires, juridiques, épigraphiques, et l’archéologie ! Et je me suis rendu compte qu’il y a un bout du secteur complet qui nous échappe, c’est les matériaux de construction, le marché des matériaux. Parce que pour chercher dans les textes des bouts de réponse à la question « est-ce qu’il y a un marché, comment il fonctionne, qui vend, qui extrait, qui possède les carrières, etc., eh ben on n’a quasiment rien.
L’intérêt de ces pierres, c’est d’abord qu’elles sont sous nos pieds, on les trouve partout, en beaucoup de quantités, elles sont faciles à extraire, parce qu’elles sont légères, elles sont ce qu’on appelle semi-tendres, donc en fait assez faciles à tailler, et qui permettent de faire de l’architecture domestique comme monumentale sans aucun problème. Leur principal défaut c’est que c’est des pierres très poreuses, difficiles à travailler de manière fine, donc y a de la sculpture en tuf, on a même une belle tête en peperino à l’École française de Rome, mais y en a très peu, et c’est des pierres qui sont surtout utilisées dans la construction et pour des sarcophages. Et donc quand on est à Rome, quand on est en Étrurie, quand on est à Naples, on peut pas passer à côté des quantités monumentales de ces matériaux qui ont dû être extraits, transportés, travaillés, utilisés, démontés, retravaillés, remontés, qui se sont retrouvés sous plein de formes différentes, dans des monuments variés.
Chronologiquement parlant, c’est surtout des antécédents de la brique, et en fait jusqu’à l’époque de César, quasiment tout à Rome est construit en tuf et si vous allez à Ostie, les grands entrepôts d’Ostie, ils sont construits en partie en tuf, en partie en brique et justement l’intérêt c’est de comprendre pourquoi, comment, d’où ils viennent, qui est-ce qui les extrait, comment ils arrivent, est-ce qu’ils voyagent beaucoup, est-ce qu’ils voyagent un peu, est-ce qu’on prend toujours celui qui est juste à côté, ou est-ce qu’on va parfois chercher un tuf plus loin, pour quelles raisons. Et parmi tous les monuments ostiens, y en a un qui est impressionnant parce qu’il est très ancien, c’est le castrum, et quand on le regarde avec un tout petit peu d’attention, ce qui choque c’est qu’il est fait dans une pierre qu’on trouve nulle part, à Ostie ; c’est un tuf rouge et à l’intérieur y a ce qu’on appelle des scories, qui sont noires, donc ça fait un joli tuf bicolore, qu’on appelle le tuf rouge à scories noires ! Et on se demande bien ce qu’il fait à Ostie, parce qu’y en n’a pas du tout dans la zone d’Ostie.
On en trouve beaucoup en Étrurie et notamment ici à Cerveteri, où autour de nous tout est fait de tuf rouge à scories noires, c’est le matériau dans lequel sont creusées et construites les nécropoles comme la Banditaccia où on est, et en fait c’est le matériau dans lequel sont construits tous les palais de la ville encore aujourd’hui. Dans la tombe des inscriptions, dans laquelle on va descendre, vous allez voir des strates de tuf, ça fait des très, très, très belles lignes impressionnantes de blanc, de jaune, de gris, de noir, de rouge et noir, y a une grosse stratigraphie de plus de dix mètres de hauteur. Ce qu’on est en train de faire, c’est de faire une étude précise de toutes les zones où on trouve du tuf rouge à scories noires et le but, je veux savoir d’où vient le tuf du castrum d’Ostie, c’est de répondre à la question : comment c’est arrivé là et pourquoi c’est arrivé là. S’il ne pourrait pas y avoir des tufs étrusques qui arrivent à Ostie par la mer par exemple, Cerveteri c’est à côté de la mer, que plutôt que de descendre tout le Tibre et de devoir traverser Rome, ces tufs aient juste pris le bateau et soient arrivés au port d’Ostie. Et qui sait, on va peut-être pouvoir prouver qu’il y a des réseaux commerciaux anciens qui dépassent très largement les aires culturelles des Romains et des Étrusques.
03 min 50s
Transcript...
Pauline Ducret – I study stones, simple stones; in my case, volcanic stones that are easily found in Italy. They are called “tuffs“, and mostly used in constructions because they are easily rough-hewn. I wrote my PhD on the various categories of people involved in construction facets: those that fund, those that think, build, and so on, and I tried to do this by combing through all available sources – literary, judicial, epigraphic and archeological. Doing so, I realized that an entire area had escaped our attention, involving construction materials per se, and their market. Perusal of texts in search of answers to questions such as “Is there a market? How does it operate? Who sells? Who mines? Who owns the quarries? etc .“ left you empty-handed.
These stones are interesting first because they’re right under our feet, you find loads of them all over, they’re easy to dig up because they’re light; they are termed semi-tender, fairly easy to carve, hence fit for both domestic and monumental architectural work. Their main flaw is their significant porosity; they are difficult to carve very precisely. So, although there are some examples of tuff sculptures such as a beautiful peperino head at the Ecole Française de Rome, these are rare. Such stones are mainly used in construction or to produce sarcophages. So when you’re in Rome or in Etruria, when you’re in Naples, you just can’t ignore the huge amount of these stones that had to be quarried, transported, carved, used, taken down, reworked and reused in many ways in innumerable, quite different monuments.
.Chronologically speaking, these are essentially forerunners of bricks. In fact, until Caesar’s time practically all of Rome was built in tuff; if you visit Ostia and its large warehouses, you’ll find them made partly of tuff, partly of bricks. The question is then to understand why, how, where they come from, who mined them, how they got there – did they travel a little or a lot? -, were the stones picked up next door or was the tuf brought in from far, and why. Among all the Ostian monuments, the castrum is impressive because it is very old. When you look at it rather carefully, a striking feature appears: it is made of a tuff that isn’t found at Ostia, a red tuff containing what are known as scoria. These are black, so one finds a pretty two-colored tuff. They are called red tuff with black scoria! It’s strange to find it at Ostia, since there are no such stones in the neighborhood.
Many are found in Etruria, notably here at Cerveteri, where we are surrounded by red tuff with black scoria. It’s the material out of which are carved and built the necropolises such as Banditaccia, where we stand, and in fact it was the building material for all the town’s palaces. As we go down inside the Tomb of Inscriptions, you’ll see tuff strata, a very beautiful, impressive succession of white, yellow, grey, black, red and black lines that reaches a height of over ten meters. We are presently carrying out a precise study of all the areas where the red tuff containing black scoria is found, aiming to find out where the Ostia castrum tuff came from: how did it get there and why. For example, might some Etruscan tuffs have reached Ostia by sea? Cerveteri is at the seaside, so rather than sailing down the Tiber and crossing Rome, these tuffs could have taken a boat and landed at Ostia’s harbor. And who knows, perhaps we can prove that there were ancient commercial networks that extended far beyond the Roman and Etruscan cultural domains?
03 min 50s
Historienne et archéologue, ancienne membre de l’École française de Rome (section Antiquité) et professeure à l’Université Libre de Bruxelles, Pauline Ducret consacre ses principales recherches aux aspects économiques et techniques de l’archéologie du bâti dans le monde méditerranéen du VIe siècle av. JC au Ier siècle de notre ère.
Historian and archaeologist, former member of the École française de Rome (Antiquity section) and professor at the Université Libre de Bruxelles, Pauline Ducret focuses her main research on the economic and technical aspects of building archaeology in the Mediterranean world from the 6th century BC to the 1st century AD.
Merci à Lorenzo Fornaciari ( ÉfR), Vincent Jolivet (CNRS), Laurence Heuzé, Daniel Diffendale (ENS Pisa) et Patricio Fileri (Parco Archeologico di Cerveteri e Tarquinia), ainsi qu’à Esther. Les images d’Ostia Antica ont été fournies par Pauline Ducret. Merci à Harry Bernas pour la traduction.
Our thanks to Lorenzo Fornaciari ( ÉfR), Vincent Jolivet (CNRS), Laurence Heuzé, Daniel Diffendale (ENS Pisa) and Patricio Fileri (Parco Archeologico di Cerveteri e Tarquinia), and also to Esther. Pauline Ducret has provided the pictures of Ostia Antica. Thanks to Harry Bernas for the translation.