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Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

UNE HISTOIRE DE FLOU / A STORY OF FUZZINESS

De l’art d’empêcher le poids des connaissances de plomber l’intelligence.

Don’t let the burden of too much knowledge spoil your drive to discover.

Pierre Léna
8 Mai, 2017
Tapuscrit...

Pierre Léna – Quand j’étais encore professeur d’astrophysique, je disais souvent à mes étudiants en début d’année, vous avez beaucoup de chance, parce que vous avez l’esprit libre et vierge… Vous savez des choses, pas trop, mais vous n’êtes pas encombrés de tout le savoir de ceux qui vous ont précédés… Quand j’étais moi-même étudiant et que j’allais dans la bibliothèque de l’École normale, rue Lhomond, la bibliothèque de physique, j’étais terrorisé ! Parce que je me sentais ignorant, et je voyais l’accumulation de savoirs qu’évidemment jamais je ne pourrais, euh, fréquenter suffisamment pour la connaître et la partager. Et ça me donnait un sentiment de désespoir, que j’ai mis d’ailleurs un certain nombre d’années à dépasser. Donc il me semblait raisonnable, et peut-être productif, de dire à mes étudiants : c’est parce que vous avez un regard neuf que vous allez pouvoir faire des découvertes que personne n’a faites avant vous ! C’est pas que vous soyez plus extraordinaires que les grands génies, mais ça fait rien ! Si vous êtes convaincus de cela, alors vous allez apporter au cours de votre vie quelque chose à la science…

Et peut-être un exemple de cela qui m’est arrivé plus tard, c’est ce que je pourrais appeler une histoire de flou, c’est-à-dire l’idée que toute la communauté astronomique acceptait au milieu des années 60, à savoir que les images astronomiques données par des télescopes à la surface de la Terre étaient nécessairement des images floues à cause de l’agitation de l’atmosphère terrestre, celle qui fait scintiller les étoiles. Donc, avec une toute petite équipe nous nous sommes attaqués à ce problème, est-ce qu’on peut enlever le flou des images astronomiques en modifiant le télescope et en quelques années, très motivés par le futur grand télescope européen, qui est maintenant installé au Chili, avec des miroirs de 8 mètres, est-ce qu’on pouvait vaincre le flou ? Et la suite de l’histoire, à la fin de la décennie 80, a montré que oui, que c’était possible, et y a eu beaucoup de, de résultats depuis, dont en particulier la découverte par mes collègues allemands, mais avec l’instrument que nous avions construit, du trou noir qui est au centre de notre galaxie… Je me souviens de la réflexion d’un collègue, qui m’a dit : « Si vous aviez raison, ce serait trop beau pour être vrai ! » C’est vrai que c’était très beau, mais c’est vrai que c’était vrai, aussi…

Donc, cette réaction, c’est une réaction d’un vieux, finalement, qui se dit, on aurait dû trouver ça, si c’était vrai, on aurait dû le trouver plus tôt ! Et je crois que c’est peut-être une message pour la jeunesse que c’est cette sorte de naïveté insouciante qui permet, en début de carrière scientifique, de faire ce que la génération précédente n’a pas réussi, en tous cas, c’est un peu ce que je voudrais transmettre aux enfants des écoles aujourd’hui, que la science c’est la fraîcheur d’esprit, la naïveté du regard, sur le monde, sur les choses, sur la lumière, sur les phénomènes, beaucoup plus au départ que les connaissances. Alors ensuite, après, bien sûr, il en faut, et il en faut beaucoup, pour cheminer, mais on est porté par cette espèce de force intérieure qui rend alors l’acquisition des connaissances à la fois plus facile et plus nécessaire, mais on accepte cette nécessité et après y a plus qu’à travailler !

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Transcript...

Pierre Léna – When I was still an astrophysics professor I often told my students at the start of the year, you are very fortunate, because you have a free and fresh mind. You know things, but not too much, but you are not encumbered with all of the knowledge of those who came before you. When I was a student myself I would go to the library at the École normale, rue Lhomond, the physics library terrorized me! I felt ignorant because I saw the accumulation of knowledge that I obviously could never familiarize myself with enough to understand and share it.  And that gave me a feeling of despair which otherwise took me a number of years to overcome. Therefore it seemed reasonable and perfectly productive, to tell my students: it is because you have a fresh viewpoint that you will be able to make discoveries that no others have made before you! It is not that you are more extraordinary than the great geniuses, but it doesn’t matter! If you are convinced of this, then you will bring something to science over the course of your life…

And perhaps an example of this happened to me later in what I might call a blurry story, meaning, the reality that the entire astronomical community accepted during the 60s, that astronomical images captured by earth bound telescopes were blurry due to optical effects of earth’s atmosphere, which causes stars to twinkle. So with quite a small sized team we worked on this problem, can we remove this blurriness in astronomical images by modifying the telescope and in a few years, highly motivated by the soon to be built Large European Telescope, now located in Chile, with its 8 meter wide mirrors, could we overcome this blurriness? And the rest of the story, at the end of the 80s, showed that yes, it was possible, and there have been many results since, in particular the discovery by my German colleagues, but with an instrument that we constructed, of the black hole at the center of our galaxy… I recall the thought of a colleague who said to me, « If you were to be right, it would be too good to be true! » It is true that it was very good, but it is the case that it was true as well.

So, this reaction, it’s a reaction of an old guy, in the end, who said to himself, we should have found that out, if it were true, we should have found that out sooner! And I believe it is perhaps a message for young folks that it is this sort of unworrying naivete that allows us, at the beginning of a scientific career, to do what prior generations could not. Anyways, it is a bit of what I would like to convey to school children today, that science is freshness of thinking, a naivete of looking, at the world, at things, at light, at phenomena, much more initially than knowledge. Then subsequently afterwards, of course, it takes, it takes a lot, to go forward, but we are carried by this kind of inner force that makes the acquisition of knowledge at once easier and more necessary, but we accept this necessity and after, there is nothing more but to work.

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Astrophysicien, professeur émérite à l’université Paris Diderot et à l’Observatoire de Paris (LESIA), Pierre Léna a notamment contribué à l’émergence de l’astronomie infrarouge. Il est l’un des pères fondateurs des techniques d’interférométrie combinées à l’optique adaptative d’où est issue la configuration très originale du Very Large Telescope européen (VLT) en service au nord du Chili. Il est aussi, avec Georges Charpak et Yves Quéré, cofondateur de La main à la pâte, une action qui encourage l’enseignement des sciences à l’école primaire et au collège.

An astrophysicist, emeritus professor at the Université Paris Diderot and at the Observatoire de Paris (LESIA), Pierre Léna contributed particularly to the development of infrared astronomy. He is one of the founding fathers of the technique in which interferometry combined with adaptive optics gave birth to an original configuration of the European Very Large Telescope (VLT) in Chile. He also co-founded the La main à la pâte project, that supports worldwide the teaching of sciences in primary and secondary school.