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Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

TRANSGRESSIONS / TRANSGRESSIONS

S’il y a un mur, c’est qu’il y a quelque chose derrière.

A wall tells us there has to be something behind.

Pierre Cartier
6 Nov, 2017
Tapuscrit...

Pierre Cartier – Transgresser les frontières… J’ai pas eu beaucoup de mal, étant donné que je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Luxembourg, où on ne sait pas trop si on est belge, luxembourgeois, français ou allemand, où les péripéties de l’histoire ont bien brouillé les cartes, et je dois dire aussi, par exemple, quand on a une mère qui est d’origine juive, un père qui vous envoie à l’église calviniste et un, une belle-famille qui est ultra-catholique, un grand-père qui était un dirigeant patronal, plutôt Croix de Feu sur les bords, et une mère qui était de toutes les tendances de gauche des années 30, eh bien, ça oblige à pas mal d’acrobaties… Donc les frontières, je connais ! Elles sont faites pour être traversées !

Au point de vue scientifique, j’ai eu un début de carrière qui bousculait pas mal les frontières, puisque j’ai commencé comme radioastronome, et j’ai terminé, après quelques hésitations vers la philosophie, j’ai terminé comme mathématicien. J’ai retenu un des conseils de Feynman, c’est que, pour faire de la recherche, il faut se sentir comme à la tête d’un quadrige ! On a les rênes de quatre chevaux, et on tire sur l’un, on tire sur l’autre, et en fait il disait qu’il fallait toujours avoir quatre fers au feu, et y avait pas de secret, avec quatre fers au feu, ben on a toujours un qui marche bien… Et puis on met dans sa boîte mentale, ah, j’ai appris ça là, j’ai appris ça là, j’ai appris ça là, j’ai appris ça là, c’est ça, croiser les frontières, c’est-à-dire pas se laisser enfermer dans une spécialité… Bon, alors, c’est, c’est pas toujours, c’est pas toujours commode ! Parce que… il faut assumer ! Mais ça vaut le coup. Ça vaut le coup… Comme mathématicien, je suis de la génération Bourbaki, c’est toute une orthodoxie, une morale sociale, ou mathématique, et même si j’ai participé allègrement à cette entreprise, j’ai quand même franchi quelques frontières, parfois avec… quelques dommages… Dans mon temps, dans ma génération, il n’était pas de bon ton de parler ni de probabilités ni de logique ni de mathématiques appliquées ni de physique, et j’ai allègrement parcouru tous ces champs quand ça m’était donné de les parcourir…

Je pourrais m’appeler mathématicien sans frontières, pour faire une plaisanterie connue… Je veux dire, franchir les frontières, ça permet d’aller faire des maths dans des pays un peu étonnants… Bon, y a pas très longtemps, j’étais au Kurdistan, c’est pas banal d’aller au Kurdistan, mais y avait, y avait des gens à qui on pouvait apprendre des maths, là-bas, donc ça valait le coup !

Alors, pourquoi c’est intéressant de franchir les frontières, ben parce que des deux côtés, c’est pas la même chose. Bon, euh, c’est toujours amusant d’aller de l’autre côté de la cour, voir le côté qui n’est pas… le côté à l’ombre ! On y apprend justement que ce qui est banal d’un côté est un trésor de l’autre, qu’on peut piocher des choses qui paraissent banales de ce côté-là mais qui ne le sont pas d’un autre côté. Et pour faire, pour faire de bonne science, il faut ça… C’est-à-dire qu’il faut une imagination permanente. Pas de préjugés et aussi, ce que j’ai appris aussi par expérience, pas avoir peur des idées folles. C’est un de mes rêves constants de, en rêve, je fais des maths, je fais de la physique, etc., et puis je me dis, en me réveillant, c’est dingue, ça, c’est complètement dingue, ça n’a aucun sens ! Mais le rêve, souvent me met dans une position de défi ou de ne pas croire moi-même à ce que je crois. Et ça, c’est important. Ne pas se lancer dans une idée en se disant elle est folle, elle est folle, de toute façon elle mènera à rien. Mais, on se demande, est-ce que ça marche, est-ce que ça marche pas. Et les comparaisons complètement inattendues entre les choses totalement différentes, ça paye. Ce qui est de l’autre côté, c’est… c’est et ce n’est pas ce qui est de ce côté ! C’est l’image ! Mais c’est une image qui est pleine de surprises. Donc c’est pour ça que les rêves sont bons. Parce qu’ils redoublent la réalité mais sans la répéter identiquement. C’est vrai que l’opinion courante c’est que les frontières sont des murs, mais en fait c’est pas vrai ! Ce qu’il y a, c’est des petites portes, comme dans Alice, où tout d’un coup on se propulse par le trou du terrier, on découvre quelque chose derrière. Y faut savoir sortir de son pays, c’est toujours ça la même chose… Y faut savoir aussi apercevoir, comme dans Alice, le lapin qui rentre dans son trou et dire : je vais aller derrière lui ! Alors que c’est complètement fou, bien entendu, et que ce serait bien plus confortable de rester sur son fauteuil à regarder le lapin qui va, qui vient…

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Transcript...

Pierre Cartier – Crossing frontiers… I haven’t come to much harm, given that I was born a few tens of kilometres from Luxembourg where it’s hard to know if one is Belgian, a Luxembourg, French or German. This is where the vagaries of history have made a real mess of maps. I am testimony to this with a mother whose background is Jewish, a father who steers me to the Calvinist church, one set of in-laws that is ultra-catholic, a grandfather who was an industry leader, somewhat Croix de Feu round the edges, and a mother who drew on all the leftist tendencies of the 30’s, well that demands quite a bit of acrobatics… So yes, I know a lot about frontiers! They are made to be crossed!

From a scientific point of view, the start of my career took me across quite a few frontiers since I began as a radio astronomer and I ended up, after a few tilts at philosophy, as a mathematician. I have kept in mind a piece of advice from Feynman which is that in order to do research, you must feel as if you are at the head of a foursome. You hold the reins of four horses and pull on one, pull another, indeed he said that you should always have four irons in the fire. Not to break any secrets, with four irons in the fire, there will always be one that is going well…

So adopting this mindset, I learnt this here, I learnt that there, that’s how it is, crossing frontiers, meaning that you don’t allow yourself to be boxed up in a specialty… Well, it’s not always a comfortable way of life. Because, you need to stand on your own two feet. But it’s worth it. It’s worth it…

As a mathematician, I am part of the Bourbaki generation that is quite an orthodoxy, a social or mathematical ethos, and even if I was happily part of this enterprise, I have nevertheless crossed several frontiers, sometimes incurring… a few penalties… In my time, in my generation, it wasn’t such a good idea to speak of probabilities, nor of logic nor applied mathematics nor physics, and to some extent, I traversed all these fields when I was given a chance to do so…

I could call myself a mathematician without borders, drawing on a well-known saying … I mean, crossing frontiers, that lets one do maths in some rather astonishing countries… After all, not long ago, I was in Kurdistan, it’s not trivial to go to Kurdistan, but there were, there were people to whom one could teach maths, over there, so it was worth the effort.

So, why is it interesting to cross frontiers, well because on either side, things aren’t the same. You see, it’s always fun to go to the other side of the yard, to see the side that isn’t… isn’t in shadow! It really can be that what is uninteresting on one side is a treasure on the other, that one can tackle things that might seem trivial on this side but that aren’t at all on the other side. And to do that, to do good science, what is needed is… what is needed is permanent imagination. No prejudice and also, as I have learnt from experience, no fear that ideas might be silly. It’s one of my constant dreams that while dreaming, I do maths, I do physics etc., and then when I wake up, I say to myself that’s crazy, that’s completely crazy, that makes no sense. But the dream often sets me the challenge of not myself believing in what I believe. And that’s important. It’s no good launching into an idea in the belief that it is silly, silly and cannot possibly go anywhere. Better is to ask: does it work, or doesn’t it work? And the completely unexpected similarities between totally different things, that pays off. What comes from the other side is… is and isn’t like what is on this side! It’s an image. But it’s an image that is full of surprises. That’s why dreams are good. Because they duplicate reality but without copying it exactly. It’s true that present opinion has it that frontiers are walls, but that’s just not true! What happens is that there are little doors, like with Alice, that open onto a rabbit hole that discloses something behind. The key is to know how to get away from one’s country, it’s always like that… Try to know how to notice, like Alice, the rabbit that jumps down its hole and say: I am going after him! Now that’s completely crazy, of course, and it would be much more comfortable to stay in an armchair watching the rabbit come and go…

04 min 39 sec

Mathématicien, ancien professeur à l’université de Strasbourg et directeur de recherche émérite au CNRS, prix Ampère de l’Académie des sciences et (bien que cela ne s’avoue pas) ex-bourbakiste distingué, Pierre Cartier a passé le plus clair de sa carrière à franchir les frontières scientifiques, sociales, générationnelles. À l’aise dans tous les compartiments du jeu, il peut s’offrir le luxe d’être de partout et de nulle part et de courir le monde pour faire connaître les mathématiques de haut-vol partout où le besoin s’en fait sentir.

Pierre Cartier is a mathematician, former professor at Strasbourg University and director of research emeritus at the CNRS. He won the Ampere prize at the Académie des sciences, is a distinguished past Bourbakist (not that one can tell) and has spent the major part of his career crossing various kinds of frontier, be they scientific, social or generational. At ease in all walks of life, he manages somehow to be everywhere and nowhere and will cross the world in order to bring the far reaches of mathematics to places where the demand arises.