NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

UN BRIN DE FOLIE / A TOUCH OF FOLLY

Un zeste de pierre blanche pour chasser les humeurs noires.

A whiff of white stone that drives away black moods.

Boris Cyrulnik
7 Mai, 2018
Tapuscrit...

Boris Cyrulnik – Alors je voudrais vous raconter une courte histoire folle, une histoire d’une découverte sérendipiteuse puisque j’ai été amené à côtoyer cette découverte. À Toulon, avant la Seconde guerre mondiale, il y avait le docteur Despinoy, psychiatre, mais qui faisait un troisième cycle de neurophysiologie. Comme il était marin, il est envoyé en Afrique et là il assiste à une transe africaine où le sorcier calme la transe en faisant lécher une pierre blanche. Comme il faisait un troisième cycle de neurophysiologie, il en conclut aussitôt qu’il y a sur la pierre blanche une substance qui calme l’agitation puisqu’en effet l’homme en transe s’était calmé. Il rapporte la pierre au laboratoire de la marine à Toulon, qui lui répond : « Sodium, ça peut pas être ça, potassium, ça peut pas être ça, calcium, ça peut pas être ça, traces de lithium, ça peut être que ça ! ». Et il extrait le lithium et il en fait des boules et à ce moment-là Mogens Schou, un jeune universitaire danois le contacte en lui disant : « Je voudrais donner du lithium à quelqu’un de ma famille qui souffre d’une psychose bipolaire ». Donc, on lui donne du lithium, et on constate que, effectivement, elle va beaucoup mieux. J’ai la publication qui montre que son témoignage, le témoignage de deux infirmiers, un cousin, une tante, confirme qu’elle va mieux et c’est publié dans une revue de l’époque.

Et puis Mogens Schou donne à des cobés, qu’on appelle aussi cobayes, des boulettes de lithium, et effectivement ces petits rongeurs se calment parce qu’on a remarqué que on court beaucoup moins vite quand on a une encéphalopathie toxique. Et puis comme c’est toxique ça ne peut pas être commercialisé, la guerre arrive, et Mogens Schou reprend cette hypothèse et là, le spectrophotomètre à flamme apparaît et on sait doser les doses toxiques de lithium et on arrive à donner juste les doses thérapeutiques. Dufour qui était universitaire à Marseille avec Pringuey, son élève et mon élève, m’invitent à participer à l’observation. Sur un millier de patients qui avaient pris du lithium, résultat, plus de quatre-vingt pour cent de stabilisation de l’humeur stupéfiante. Conclusion, s’il y avait eu un seul scientifique avec nous, bien évidemment ça n’aurait pas marché parce que l’hypothèse était délirante, la méthode était ridicule et les résultats sont extraordinaires. Alors je pense que, bien sûr, il faut respecter la formation scientifique traditionnelle, mais il faut de temps en temps laisser un brin de folie pour arriver à des résultats incroyables comme celui-là. Maintenant, Despinoy a fini sa vie comme psychanalyste ayant totalement abandonné la psychophysiologie, Dufour a mal évolué, Pringuey a fait une belle carrière universitaire et plus de quatre-vingt pour cent des patients bénéficient d’une découverte sérendipiteuse.

3 min 6 s

Transcript...

Boris Cyrulnik – Now I would like to tell you a crazy short story about a serendipitous discovery because I happen to have learnt about this discovery at close hand. At Toulon before the Second World War, there was a doctor Despinoy who was a psychiatrist but who was doing a post-graduate in neurophysiology. Since he was a sailor, he was sent to Africa and there he saw an African in a trance where the witchdoctor calmed the victim by getting him to lick a white stone. As he was doing a post-graduate in neurophysiology, he promptly concluded that on the white stone was a substance that calmed the agitation since its effect was to calm the man in the trance. He took the stone back to the marine laboratory of Toulon who told him: ‘It couldn’t be Sodium, it couldn’t be Potassium, it couldn’t be Calcium, traces of Lithium, that’s what it must be!’ And he extracted the Lithium and made it into pills and a young Danish researcher called Mogens Schou promptly contacted him to ask ‘I would like to give some Lithium to someone in my family who is suffering from bipolar psychosis’. She was therefore given some Lithium and it was found that she got much better. I have the publication that shows that those around her, two nurses, a cousin and an aunt, confirm that she got better and it is published in a review of the time.

Then Mogens Schou gave some pills of Lithium to some guinea pigs and the result was that these little rodents got calmer because as has been noticed, animals run around much less quickly when they have a toxic encephalopathy. Now what is toxic cannot be commercialised, then the war unfolds and Mogens Schou revisits his hypothesis whereupon the flame spectrophotometer appears. It was learnt what are toxic doses of Lithium and how to give doses with the right precision to be therapeutic. Dufour who was a researcher at Marseille with Priguey, his pupil and mine, invited me to take part in the study. Of one thousand patients who had taken Lithium, more than eighty per cent had returned to stability from their stupefaction. What I conclude from all this is that if there had been a single doctrinaire scientist with us, nothing would have happened because the hypothesis was crazy, the method was ridiculous and the results were extraordinary. So I think that sure, we should respect traditional scientific training but from time to time we need to tolerate a touch of madness to get incredible results like that. Despinoy spent the rest of his life as a psychoanalyst and totally abandoned psychophysiology, Dufour couldn’t get far, Pringuey had an outstanding university career and more than eighty per cent of his patients benefit from a serendipitous discovery.

3 min 6 s

Neuropsychiatre, ayant exercé notamment au centre hospitalier intercommunal de Toulon-La Seyne-sur-Mer, directeur d’enseignement (DU) à l’université de Toulon-Sud, Boris Cyrulnik est aussi, à travers de nombreux livres, l’introducteur et le promoteur en France du concept de résilience.

A neuropsychiatrist, Boris Cyrulnik worked mainly with the Toulon-La Seyne-sur-Mer intercommunal hospital and is teaching program director (DU) at the Toulon-Sud University. He is the author of numerous books in France introducing and promoting the concept of resilience.