LES CERCLES DU POUVOIR / THE CIRCLES OF POWER
Efficacité numérique pour complexité médiévale
Digital efficiency for medieval complexity
Tapuscrit...
Evgeniya Shelina – J’appartiens au groupe des médiévistes qui considèrent que la société médiévale formait un système radicalement différent du nôtre. Pour moi, cela suppose de ne pas projeter nos catégories modernes sur le passé, mais de reconstruire les réseaux de sens propres à cette époque. Dans les écrits des historiens, la représentation du pouvoir sur quelqu’un, toujours pensée verticalement avec un dominant en haut, un dominé en bas, ne provoquait aucun doute. En outre, ce schéma a donné lieu à un modèle largement accepté des rapports sociaux médiévaux : celui d’une pyramide sociale.
Pourtant, avec les outils des humanités numériques et de la recherche computationnelle, nous avons aujourd’hui la possibilité de nous rapprocher des concepts propres à l’époque étudiée. Au lieu de parcourir manuellement des centaines de documents, on numérise désormais des dizaines et des centaines de milliers de textes, on les transcrit, on les transforme en corpus et on interroge les données avec l’aide de l’ordinateur. En fondant mes analyses sur la manière d’exprimer le pouvoir exercé sur quelqu’un, je suis partie d’une question simple : sur qui les dominants exerçaient-ils leur pouvoir, et qui étaient ces dominants ? J’ai alors recherché dans les corpus latins et en langues vernaculaires les segments prépositionnels tels que « pouvoir sur » pour me rendre compte que ce n’était pas la seule manière de formuler la relation de domination. Très souvent, je trouvais plutôt des expressions comme « au pouvoir d’un dominant x » ou « entre les mains d’un dominant x ».
Le modèle qui émerge de ces données n’est plus celui d’une pyramide, mais celui de cercles concentriques — ou mieux encore, d’ensembles de cercles concentriques qui s’entrecroisent, car les dominants étaient multiples. Chaque dominant constitue un centre, d’où rayonnent les relations. Le pouvoir est alors pensé comme une attraction : la capacité à faire passer quelqu’un ou quelque chose de l’extérieur vers l’intérieur. C’est ce que faisaient les prélats médiévaux lorsqu’ils contrôlaient l’appartenance au corps social, surtout en imposant l’excommunication ; c’est aussi ce que faisaient symboliquement les portes médiévales permettant l’entrée dans le bâtiment-église ; c’est ce que représente le Jugement Dernier : une transition des gens choisis vers l’espace englobant du Paradis, les séparant de ceux qui restent à l’extérieur du sein du Père et vont dans l’espace chaotique de l’Enfer.
Mais peut-on vraiment réduire les choses au schéma « intérieur-extérieur », même s’il est le plus fréquent ? En réalité, plusieurs logiques d’orientation sont observées dans les représentations des relations de pouvoir : dedans-dehors, haut-bas, droite-gauche. Prenons une assemblée de la fin du Moyen-Âge. Le pape, l’archevêque ou le roi sont au centre. Les autres participants sont répartis autour d’eux : plus ou moins proches, plus ou moins hauts, à droite ou à gauche. Pour rendre cette complexité, on peut également sortir du système occidental et chercher une image qui exprime à la fois la centralité et la verticalité. Pour moi, cette image est analogue à la forme du stupa bouddhique : une figure circulaire, mais qui s’élève aussi vers le haut. Pour le moment, elle me semble la plus adaptée pour représenter les conceptions médiévales du pouvoir dans le monde occidental.
03 min 33 s
Transcript...
Evgeniya Shelina – I belong to the group of medievalists who consider that medieval society formed a radically different system from ours. For me, this implies not projecting our modern categories onto the past, but reconstructing the networks in the way they were seen at that time. In the writings of historians, the representation of power over someone, always thought of vertically with a dominant person at the top, a dominated person at the bottom, was beyond dispute. Moreover, this concept gave rise to a widely accepted model of medieval social relations: that of a social pyramid.
However, with the tools of digital humanities and computational research, we now have the opportunity to get closer to the concepts specific to the period under study. Instead of manually going through hundreds of documents, there are tens of thousands, even hundreds of thousands of texts that are now being digitised then transcribed and transformed into corpora that can be queried with the help of the computer. Basing my analyses on the way that the exercise of power over someone is expressed, I started from a simple question: over whom did the dominant person exercise their power, and who were these dominant people? I then searched Latin corpora and vernacular languages for prepositional segments such as « power over » to realize that this was not the only way to formulate the relationship of domination. Very often, I found expressions like « in the power of a dominant x » or « in the hands of a dominant x ».
The model that emerges from these data is no longer that of a pyramid, but that of concentric circles — or better still, of sets of concentric circles that intersect, because there were many dominant people. Each dominant person constitutes a centre, from which relations radiate. Power is then thought of as an attraction: the ability to make someone or something pass from the outside to the inside. This is what medieval prelates did when they controlled membership of the social body, especially by imposing excommunication; this is also what the medieval doors at the entrance to church buildings did symbolically; this is what the Last Judgment represents: a transition of the chosen people to the all-encompassing space of Paradise, separating them from those who remain outside the bosom of the Father and go into the chaotic space of Hell.
But can we really reduce things to the « inside-outside » pattern, even if it is the most frequent? In reality, several logics of orientation are observed in the way that relations of power are represented: inside-outside, up-down, right-left. Consider an assembly at the end of the Middle Ages. The pope, the archbishop or the king are at the centre. The other participants are spread out around them: more or less close, higher or lower, to the right or to the left. To render this complexity, we may do better to abandon western concepts and look elsewhere for an image that expresses both centrality and verticality. For me, this image is analogous to the shape of the Buddhist stupa: a circular figure, but one that also rises upwards. For the moment, it seems to me the best way to represent medieval conceptions of power in the Western world.
03 min 33 s
Historienne, docteur de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’École française de Rome (section Moyen-Âge), Evgeniya Shelina applique les outils les plus récents en matière de recherche computationnelle à l’analyse de l’architecture des structures de pouvoir aux XIIIe et XIVe siècles en Europe.
Evgeniya Shelina is Doctor in History at the Paris 1 Panthéon-Sorbonne University, presently member of the École française de Rome (Middle Ages Section). She applies the most recent computational research methods to the study of the structure of political power in Europe during the 13th and 14th centuries.
Merci à Adrian Travis pour la traduction.
Our thanks to Adrian Travis for the translation.