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par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

UNE QUESTION DE VIE OU DE MORT / A MATTER OF LIFE AND DEATH

Du bon usage des pauvres

The proper use of the poor

Maureen Boyard
14 Juil, 2026
Tapuscrit...

Maureen Boyard – Grégoire Le Grand est un père de l’Église, qui écrit en latin, à la fin du VIe siècle et qui a posé les bases de nombreuses conceptions en relation avec la faim parce qu’il a été pape dans un contexte de crise, avec à la fois une peste, des invasions lombardes, des difficultés aussi à approvisionner la ville de Rome. Et après sa mort, on sait qu’il y a eu des débats, certaines personnes de Rome, auraient brûlé une partie de ses œuvres, en l’accusant d’avoir dilapidé une partie du patrimoine de l’Église, au profit des pauvres. Est-ce que les pauvres ont le droit à la nourriture ? Est-ce que à l’inverse on peut leur refuser de la nourriture ? Pour répondre à ces questions-là, les auteurs mobilisent tous la Bible. Mais la Bible, ce n’est pas une notice qu’on appliquerait telle quelle, c’est une bibliothèque dans laquelle on puise. Et en choisissant tel ou tel verset ou telle ou telle interprétation, les auteurs mènent des raisonnements qui aboutissent à des résultats qui sont souvent opposés. C’est ce que l’on trouve dans les écrits du Pape Grégoire le Grand. Il se fait un point d’honneur d’insister sur le fait que les pauvres ont un droit à recevoir de la nourriture.

Nous avons aussi des textes, comme Les Douze Abus du Siècle, du Pseudo-Cyprien, où il ne suffit pas d’être pauvre au sens matériel pour avoir mécaniquement la dignité de pauvre qui autorise d’être aidé par les dons des plus riches. Ce que l’on attend d’un pauvre dans ces textes-là, c’est également qu’il soit humble, c’est-à-dire qu’il sache quel est son rôle dans la société, qu’il l’accepte et qu’il n’essaie pas de subvertir l’ordre social. En échange de la nourriture il doit prier pour son riche bienfaiteur. Ce qui est essentiel pour les Médiévaux, ce qui leur fait peur, dans les textes que nous avons en tous cas, c’est moins la mort que le désordre total de la société, que la perte de tous les repères. Le monde doit fonctionner avec une place accordée à chacun dans la société. Et donc les pauvres ont la fonction d’être pauvres. C’est un circuit de don contre-don, où on échange des aumônes contre des prières, et chacun en tire théoriquement bénéfice, puisque les pauvres réussissent à survivre dans la vie présente, et les riches peuvent accéder à la vie future.

Mais est-ce que l’Église doit nourrir tous les pauvres, immédiatement, tous ceux qui ont besoin de son aide à un instant T, ou alors à l’inverse est-ce que l’Église doit aider certains pauvres mais pas tous, pour pouvoir préserver ses richesses et sa stabilité en tant qu’institution ? Et ces débats-là sont vifs, parce que c’est littéralement une question de vie ou de mort. Il y a ceux qui sont fiers de penser à la survie de l’Église et il y a ceux qui ont un besoin immédiat de son aide, parce qu’ils savent que s’ils ne reçoivent pas immédiatement cette aide, ils ne verront pas le futur. Et que le temps long est un luxe inabordable pour eux. Ils ne peuvent pas se permettre de penser au temps long parce que le temps court risque de les tuer. Bien sûr, ce ne sont pas ceux qui mouraient de faim qui ont rédigé les textes que nous avons. Et pour autant, malgré tout ce sont ces affamés-là dont la vie a dépendu de ces choix.

03 min 43 s

Transcript...

Maureen Boyard – Gregory the Great was a Father of the Church in the latter part of the 6th century AD, writing in Latin. He created many concepts related to hunger, simply because his papacy took place in a context of major crises – a Plague, Lombardic invasions, and difficulties in providing food to the city of Rome. We know that after his death, there were heated debates: some Romans apparently burned part of his writings, accusing him of having dilapidated a significant fraction of the Church’s heritage, turning it over to the poor. Do the poor have a right to food? Conversely, can they be refused access to food? In order to answer such questions, all authors enlist the Bible. But the Bible isn’t an instruction leaflet to apply as such, it’s an entire library in which to burrow. So choosing one verse or interpretation among many may well lead authors to conflicting results. That is precisely what we find in Gregory the Great’s writings. He proudly emphasizes that the poor are entitled to food.

We also find texts, such as Pseudo-Cyprian’s The Century’s Twelve Abuses, according to which being poor in one’s material life doesn’t automatically provide the dignity of poverty that may lead to gifts from the rich. What is expected from the poor in such texts is also humility, knowledge of their role in society, acceptance of the latter and giving up subversion of the social order. In exchange for food the poor must pray for the rich benefactor. What medieval populations deem essential, what frightens them most – at least in the texts we have accessed – is not death, so much as total societal disruption, the loss of all references. The world should run with an assigned place for each and all. Thus poverty is the loot of the poor. It is a gift-counter-gift mechanism in which alms are traded for prayers, and everyone is supposed to benefit since the poor manage to survive in the present world and the rich can expect a future life.

But must the Church feed all the poor, immediately, all those who need its mercy at a given time, or on the contrary should it restrict its help to a limited number, not all, in order to preserve its riches and institutional stability? Such debates are heated; it’s literally a matter of life or death. There are those who are proud to concentrate on the Church’s survival, and those who are in critical need of its help, since they know that if they don’t get it, they’ll see no future at all. To them, long term is a meaningless treasure. They can’t afford thinking long-term because they’ll be dead in the short term. Of course, those who wrote the scripts before us are not those who were dying of hunger. But we can’t avoid recognizing that the very lives of these famished people rested on the choices described here.

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Historienne  et actuellement membre de l’École française de Rome (en section Moyen Âge), Maureen Boyard s’intéresse en particulier aux pratiques d’assistance en relation avec les normes religieuses au Moyen Âge.

Maureen Boyard is an historian, presently member of the École française de Rome (Middle Ages section). Her current research focuses on the social welfare practices in connection with the Middle Ages religious norms.

Merci à l’Oratorio di Santa Barbara al Celio à Rome et merci à Harry Bernas pour la traduction.

Our thanks to the Oratorio di Santa Barbara al Celio, Rome, and to Harry Bernas for the translation.