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Les romans-photos

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Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

SANS FILET

Improviser sur un thème imprévu, c’est à chaque fois s’abandonner aux surprises d’une perception nouvelle, lorsqu’une idée ou une image s’incarne en musique.

 

Karol Beffa
29 Juil, 2012
Tapuscrit...

Karol Beffa – Alors je vais vous exposer le principe des improvisations sur des thèmes proposés sur le public, qui est une chose que je fais assez fréquemment, en concert, en précisant que les thèmes, en théorie, peuvent être n’importe quoi, pourvu qu’ils se prêtent à un traitement musical. Je dis « pourvu qu’ils se prêtent à un traitement musical », parce qu’il m’est arrivé d’avoir des thèmes totalement fantaisistes, où on avait un peu l’impression que le public voulait se faire plaisir, par exemple « les déchets radio-actifs », « la mondialisation », « le dérèglement climatique » et pire encore probablement, « les délibérations de jury ». Avec le dérèglement climatique, on peut songer à la tempête et au thème des tempêtes, par exemple chez Beethoven, ou imaginer tout simplement une tempête qui gronderait comme ça dans le grave… (piano) … Il se trouve que je n’ai jamais eu la Joconde, en revanche j’ai dû avoir cinq ou six fois Guernica… Parfois, un air de Mozart, La ci darem la mano, le Boléro, ou le Clair de lune… Alors une possibilité est de commencer par faire référence à l’original, par exemple si c’est le Clair de lune… (piano) … et puis de bifurquer… (piano) … bifurquer même franchement… (piano) … Euh… Bifurquer assez franchement, pour aller vers tout à fait autre chose.

En fait, toute la question est de savoir comment est-ce que je réagis. Le plus souvent, j’essaie de réagir en ne prenant pas trop de temps ; c’est-à-dire que la réaction soit le plus spontanée possible. Évidemment, toute la difficulté, ce qui fait probablement que l’exercice est attendu par l’auditeur, par le spectateur, c’est : qu’est-ce qui se passe dans mon esprit au moment où le thème est suggéré, où j’essaie d’en donner une transcription musicale… Il peut se passer plein de choses : s’il s’agit d’un poème, par exemple Le Dormeur du val, ou simplement son dernier vers, ça sera probablement l’idée presque déceptive d’une chute, et quelque chose qui viendra certes refermer le poème sur lui-même, mais avec l’expression effrayante, funèbre, qui est liée à ça. D’autres fois, il faut évidemment faire preuve d’imagination dans les analogies : si j’ai comme ça a été le cas, « L’un et le multiple », il va falloir suggérer quelque chose qui éventuellement sera de l’ordre de cette unité, de ce caractère unitaire, et puis au contraire cette multiplicité. Mais évidemment, le principe de l’improvisation, c’est d’essayer de réagir assez vite, c’est d’avoir une réaction la plus spontanée possible, et dans ce cas-là, évidemment que les mécanismes d’imagination, surtout dans ce qu’ils peuvent avoir de stimulé dans l’instant, vont avoir quelque chose de mystérieux pour moi le premier… D’une certaine façon ça s’apparente au processus d’écriture automatique des surréalistes, avec cette idée qu’on essaie quand même malgré tout de composer une œuvre dans l’instant, en fait l’improvisation ça n’est rien d’autre que la composition live, la composition dans l’instant, sans la possibilité d’appuyer sur la touche Rewind, c’est-à-dire de revenir en arrière, de biffer, de gommer ce qu’on a écrit… C’est sans filet…

Il m’arrive, en plus de ces improvisations sur les thèmes proposés par le public, d’improviser sur des chefs-d’œuvre du cinéma muet. Dans ce cas-là, le principe est le même, je connais bien le film, je l’ai vu plus d’une fois, en général, mais je ne sais pas, au moment où je pose mes doigts sur le clavier, ce que je vais faire… Pour moi, le défi, et l’intérêt de l’exercice, c’est que je ne sache absolument pas ce qui va se produire. Je vais vraiment être porté par le flux filmique, par les émotions et expressions cinématographiques, dans ce qu’elles vont avoir de mystérieux et de différent à chaque fois que j’improvise. J’ai beau par exemple avoir improvisé une quinzaine de fois sur un chef-d’œuvre du cinéma muet qui est L’Aurore, je pense qu’à chaque fois c’était différent, probablement très différent (piano).

4 min 43 sec

Compositeur, pianiste, normalien, maître de conférences à l’ENS, Prix du jeune compositeur de la SACEM et Prix Chartier de l’Académie des beaux-arts, titulaire 2012-2013 de la chaire de création artistique du Collège de France, Karol Beffa improvise régulièrement en concert, sur des thèmes proposés par le public. Lorsqu’au défi de l’imprévu répond la vitesse de réaction la plus spontanée, surgit une forme de composition presque hors du temps, puisqu’interdite aussi bien de durée que de retour en arrière.