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Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

DU POINTAGE AU LANGAGE / FROM POINTING TO LANGUAGE

Du doigt qui pointe au langage qui naît, des lèvres  frémissant d’une voix intérieure aux hallucinations auditives.

From pointing a finger to the beginnings of language, from lips that enunciate an innner voice to auditory hallucinations.

Hélène Lœvenbruck
11 Août, 2016
Tapuscrit...

Hélène Lœvenbruck – Moi le sens que je donne en ce moment à ce que je fais, c’est celui de répondre à une question que j’avais quand j’étais petite fille, c’est de savoir pourquoi, pourquoi je suis moi, pourquoi l’autre c’est l’autre, et comment je sais que c’est moi et comment on sait que c’est l’autre. C’est assez tardivement que l’enfant, quand il se voit dans un miroir, sait que c’est lui dans le miroir, et c’est assez tardivement qu’il fait la différence entre lui et sa mère, qu’il est lui-même et que autrui est autrui. Donc il y a une façon de savoir, d’attirer l’attention de l’autre vers soi et de lui faire comprendre ce que c’est que, ce qu’on a dans la tête, qui est le pointage ! Donc quand on pointe, on essaie d’attirer l’attention d’autrui et ça montre que l’enfant, dès dix mois, il a ce mécanisme de savoir, moi je suis différent de l’autre et je suis capable d’entrer en communication avec l’autre, avec mes mains ! Et puis on sait que à peu près deux mois après y se met à prononcer ses premiers mots, donc y a un lien évident entre pointage et langage. On voit des pointages partout, on en voit sur les statues, on en voit dans les peintures, Léonard de Vinci c’est un des grands peintres du pointage, et puis si on remonte très tôt on en voit dans la tapisserie de Bayeux, 1066, au musée Louvre, y a une petite barque égyptienne. Cette continuité qu’on a observée entre le pointage et le langage chez l’enfant, elle se retrouve aussi dans le cerveau humain, chez l’adulte. Donc quand on demande à des adultes de pointer avec la main ou quand on leur demande de pointer avec la voix, et qu’on observe ce qui se passe par résonance magnétique fonctionnelle, par IRMF, on aperçoit que les aires du cerveau qui sont activées dans ces taches de pointage, qu’elles soient avec la main ou avec la voix, sont très, très proches ! Donc il semble qu’il y a une continuité anatomique entre le pointage et le langage.

Et puis on peut essayer de comprendre ce qui se passe dans notre cerveau quand on se suit soi-même. On vient de montrer par une manip d’électromyographie des lèvres, que pendant qu’on génère une pensée verbale, donc on demande aux participants de générer la définition de mots simples comme une table et donc dans leur tête y disent, « une table, c’est quelque chose qui a quatre pieds». Et on mesure l’activité des lèvres pendant qu’ils sont en train de prononcer ça, et là on a des bursts d’activité, très, très fins, parce qu’évidemment, y a pas de mouvement des lèvres. Quand je parle à voix haute, je sais que c’est moi qui parle, parce que j’ai un système qui me permet de savoir que c’est moi qui parle. Mais aussi quand je parle dans ma tête. Mais parfois ce mécanisme il est défaillant et du coup, on entend des voix et on a l’impression qu’elles viennent de l’extérieur et que ce sont des, des voix qui nous parlent. On est comme Jeanne d’Arc, on entend des voix. Cette pathologie qui est l’hallucination auditive verbale, elle aussi elle nous permet de bien comprendre comment on sait qu’on est soi, et comment on sait que c’est soi qui parle.

Jean-Pierre Vernant disait que pour les Grecs on existe d’abord dans le regard de l’autre. Sans l’autre, il est difficile d’avoir une conscience de soi et donc que la frontière entre soi et autrui est parfois difficile à saisir, mais d’autres ont eu cette intuition aussi, notamment Rimbaud, quand Rimbaud dit « Je est un autre », Rimbaud a saisi ce moment où on perd la frontière entre soi est un autre. Alors peut-être que lui il avait atteint ce moment dans un état de conscience modifiée particulière, où y savait plus faire la frontière entre moi, je et autrui, peut-être au contraire il avait perçu que fondamentalement, je et soi et autrui, finalement font partie d’un même ensemble, que la frontière est difficile à trancher…

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Transcript...

Hélène Lœvenbruck – The meaning I give now to what I’m working on is to try and answer an old question, that dates back to when I was a child: the question why I am myself, why the other is another, or the question how I know that I am myself, and how we know that the other is another. It’s only quite late that a child, when looking in the mirror, knows that s/he’s looking at her/himself. And it’s only quite late that the child can make the difference between her/himself and her/his mother, that the child knows that s/he is her/himself and that the other is another. A crucial means to draw the attention of the other towards oneself and to make the other understand what one has in mind, is… pointing! When we point, we try to orient the other’s attention. The fact that a 10-month-old infant can use pointing suggests that the infant is then equipped with a mechanism that allows her or him to feel that « I am different from the other and I am able to communicate with that other, using my hands ».We know that about two months after their first pointing gestures, infants start uttering their first words, there is an obvious link between pointing and language acquisition. Pointing gestures are ubiquitous. They are depicted in statues, in paintings. Leonardo da Vinci for instance is one of the major pointing painters, but you can also observe points in the Bayeux tapestry, which tells the Norman conquest of England in 1066. Or if you visit the Ancient Egypt section in the Louvre museum, you will see a small Egyptian model of a boat, with a boatman pointing forward. This continuity between pointing and language in children is also found in the human brain, in adults. In a functional magnetic resonance imaging study (fMRI) we asked adult participants to point with their hand or to point using their voice (intonation). The brain areas that were more active during the pointing tasks, be it with the hand or with the voice, are anatomically very close. So it looks like there is an anatomical continuity between pointing and language.

Then we can try to understand what happens in our brain when we are monitoring ourselves. In a very recent study, we examined electromyographic activity in the lip muscles of participants who were asked to generate the definition of simple words, such as « table ». So for instance, participants mentally pronounced «  a table, is something that has four feet ». We measured lip muscle activity while they were pronouncing such definitions, and we observed tiny bursts of activity, tiny, because of course, there is not lip movement. When I speak overtly, I know that I am speaking myself, because I have a monitoring system that tells me it’s me speaking. And this is also true when I speak covertly, in my mind. But sometimes, this mechanism is deficient, and you can then hear voices, and you get the impression that there are external voices talking to you. You become like Joan of Arc, you hear voices. This is what we call auditory verbal hallucination. Studying this phenomenon, allows us researchers to better understand how one knows one is oneself and how one knows the person speaking (loud or innerly) is oneself.

Jean-Pierre Vernant said that to the ancient Greeks, one first existed in the other’s gaze. Without the other, it is difficult to have self-awareness, so the boundary between self and other is sometimes hard to grasp. Others have had this intuition too, the French poet Arthur Rimbaud, for instance. When Rimbaud says « I is another » he seizes the moment of the loss of boundary between oneself and the other. So perhaps Rimbaud had reached this moment in a modified state of consciousness, in which he could not tell the boundary between me, I, and the other, or perhaps on the contrary, he had in fact clearly perceived that fundamentally, I, oneself, and the other, belong to the same entity, that the boundary is in fact hard to delineate.

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Chargée de recherches CNRS au GIPSA-Lab de Grenoble, médaille de bronze en sciences cognitives, Hélène Lœvenbruck  glisse du geste élémentaire de communication qu’est le pointage du doigt chez l’enfant aux mécanismes équivalents dans le langage parlé, allumant au passage des zones proches dans le cerveau, ce même cerveau où parfois  la voix intérieure qui résonne dans la tête semble venir de l’extérieur, portant le trouble sur une question à tiroirs : qui suis-je ? Si je suis moi, qui est l’autre ? Et si je est vraiment un autre, est-ce que l’autre n’est pas déjà un peu moi ?

Hélène Lœvenbruck is a charge de recherches at the GIPSA-Lab of the CNRS at Grenoble and has been awarded the bronze medal in cognitive science. Her interests run from the first communicative gesture made when children point a finger to equivalent mechanisms in spoken language that activate neighbouring zones in the brain. This is the same brain where the inner voice that dwells inside our head sometimes seems to come from outside, posing anew a question with many aspects: who am I? If I am an individual, who is someone else? And if this me is really someone else, doesn’t that mean that this someone else is already a small part of me?