NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LES DIEUX ET LES MORTS / THE GODS AND THE DEAD

Sur les flancs d’un seul vase, via l’Iliade et l’Odyssée, Pâris et Ulysse, les Dieux et les vivants, Éros et les Enfers.

On both sides of an unique vase, via the Iliad and the Odyssey, Paris and Odysseus, the Gods and the living, Eros and the Underworld.

François Lissarrague
15 Août, 2016
Tapuscrit...

François Lissarrague – Je travaille sur les images qu’on trouve sur les vases, essentiellement attiques ou italiotes ; ce sont des objets qui ont une fonction technique, aux banquets, et le décor de ces vases raconte souvent des histoires, et l’exemple que j’ai retenu aujourd’hui en particulier. Donc on a d’un côté un jugement de Pâris ; le jugement de Pâris c’est une scène dans laquelle les Dieux ont été sommés par la Discorde de choisir entre Héra, Athéna et Aphrodite. Comme les Dieux ne décident pas, ils renvoient la responsabilité aux hommes et ça tombe sur Pâris, qui est un, un Troyen, fils de Priam, berger, et ici on le voit assis au centre de l’image, accompagné d’Hermès qui pointe du doigt cette figure centrale, et les déesses sont réparties de part et d’autre. Héra, elle tient un miroir à la main ; elle est couronnée, et dans le miroir on voit l’image d’Héra. Athéna, en-dessous, est en train de se préparer ; elle a posé son bouclier, son casque, elle a tombé les armes, elle fait sa toilette, elle se fait belle, et elle est devant un petit monument où il y a tout un système d’images, une plaque votive, des offrandes, donc tout ce jeu d’objets détaillés autour d’Athéna. Et derrière Pâris – il ne la regarde pas, mais c’est elle qu’il va choisir – il y a Aphrodite, accompagnée d’Eros. Et ça, en gros ce jugement, c’est ce qui va déclencher toute la guerre de Troie. Et on a là à la fois un système d’objets, la beauté, Eros, le miroir, la toilette, des objets qui désignent le pouvoir de chacune de ces déesses ; essentiellement ce que choisit Pâris c’est Eros, le désir.

De l’autre côté du vase, on a une scène complètement différente. On a Ulysse qui est assis sur un rocher, il a un couteau à la main et il vient d’égorger des béliers, qu’on ne distingue pas très bien, il faut vraiment regarder de près, dans les pieds d’Ulysse ; on voit des cailloux, et puis les rayures des moutons les pattes en l’air, et le sang qui coule. Et ce sang qui coule attire les morts, qui émergent du sol ! Et on voit, en-dehors de Ulysse assis et de ses deux compagnons qui sont debout de part et d’autre, au ras du sol, dans un coin, tout près de l’anse, la tête chenue, cheveux blancs, de Tirésias, qui est aveugle, qui est un devin, qui émerge, et qui parle avec Ulysse. C’est une scène qu’on connaît dans l’Odyssée, ce qu’on appelle la Nekyia – l’interrogation des morts ; les morts apparaissent et ils vont dire à Ulysse à la fois toute leur tristesse et puis aussi comment rentrer chez lui. Donc là on est aussi dans une scène qui met en rapport les hommes avec, non pas les Dieux invisibles, mais avec les morts invisibles. Donc de chaque côté du vase, c’est visible/invisible ; c’est un problème de regard ; Tirésias qui est aveugle connaît l’avenir ; donc il ne voit pas mais il sait, et on joue sur tous ces registres-là.

Et ce qui fait la richesse et la complexité de cet objet, c’est que souvent on ne regarde qu’un côté ou l’autre ; dans les livres on trouve le Jugement de Pâris ou la Nekyia ; ce qui m’intéresse c’est de connecter les deux, parce que l’un précède l’Iliade, et l’autre est dans l’Odyssée. Et que ces deux morceaux de la grande poésie homérique sont articulés l’un à l’autre autour de détails extrêmement précis dans l’image : c’est le couteau, les béliers, la tête de Tirésias qui permet de comprendre de quoi il s’agit ; et de l’autre côté c’est le miroir, la fontaine, Eros, qui permettent de voir que l’on est autour de la beauté. Et donc au fond on est sur un jeu de regards, visible-invisible, les Dieux, les morts, l’Iliade, l’Odyssée, et sur un objet au banquet, autour duquel les gens ont ou pas enclenché des récits comme celui que j’essaie de faire en ce moment.

3 min 38 sec

Transcript...

François Lissarrague – I work on images that one finds on vases, mainly Attic or South Italian. These are objects with a technical function – they are used in banquets – and the decoration of these vases is often narrative, in particular on the example I have selected today. On one side we see a judgment of Paris: the judgement of Paris is a story in which the Gods have been summoned by the Discord to choose between Hera, Athena and Aphrodite. As the Gods do not want to decide, they pass the responsibility to the humans, and Paris is the victim; Paris is a Trojan, son of King Priamos, a shepherd; here you can see him seated, in the middle of the image accompanied by Hermes, who points to this central figure with his finger. The Goddesses are displayed on both sides of him. Hera holds a mirror in her hand; she is crowned and in the mirror you can see the image of Hera. Athena, just below, is preparing herself; she has left her shield, her helmet, laying down her arms; she is washing, making herself beautiful, standing in front of a small monument where a whole set of images is displayed such as a votive plaque and offerings. Many objects stand around Athena. Behind Paris – he is not looking at her but he is going to choose her – there is Aphrodite, in the company of Eros. This judgment will be the cause of the Trojan War. We have here a complete system of objects such as beauty, Eros, the mirror, the toilet and other objects which qualify the power of each of these goddesses. Basically, what Paris chooses is Eros, desire.

On the other side of the vase, we see a totally different scene. We see Odysseus, seated on a rock, holding a knife, having just cut the throat of some rams. These are not easy to make out – one has to look closely – in the legs of Odysseus; you see stripes of the sheep’s fur, legs up, suffused by blood. This blood attracts the dead, emerging from the ground! And apart from Odysseus and his two companions standing next to him, you see at ground-level in a corner near the handle, the old, white-haired head of Tiresias, a blind man and seer, that emerges and speaks with Odysseus. We know this scene from the Odyssey, it is called the Nekyia – the interrogation of the Dead. The Dead appear and they start telling Odysseus their sadness, but also how to get back home. So here also we have a scene that depicts humans interacting with not the invisible Gods but rather the invisible Dead. On each side of the vase we have that relation visible/invisible. It is a matter of sight: Tiresias the blind man, knows the future; he does not see but he knows, and the images play on all these levels.

What makes the richness and the complexity of this vase is that very often people look only at one side of it or at the other; in the books you find the Judgment or the Nekyia. What I am interested in is to connect both, because one side precedes the Iliad, and the other is part of the Odyssey. These two moments of great Homeric poetry are articulated with each other through precise details in the image. It is the knife, the rams and the head of Tiresias that make the subject clear and on the other side it is the mirror, the fountain, Eros which allows us to see that it is about beauty. So in the end it is quite a game of gazes, visible/invisible, the Gods and the Dead, the Iliad, the Odyssey; all this on an object to be used in banquets, around which people might (or might not) have started telling stories like this one, that I am currently trying to recount.

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Directeur d’études à l’EHESS après un long parcours au CNRS dans l’équipe de Jean-Pierre Vernant, François Lissarrague est tout à la fois spécialiste d’iconographie de la Grèce antique et d’anthropologie de l’image.

Directeur d’études à l’EHESS, after many years in the CNRS, in the group created by Jean-Pierre Vernant, François Lissarrague is a specialist in ancient Greek iconography and anthropology of images.