NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

VINGT-QUATRE ANS / 24 YEARS

Les abeilles ne peuvent plus attendre. 

Bees can’t wait.

Gérard Arnold
29 Juil, 2018
Tapuscrit...

Gérard Arnold – Donc j’ai commencé à m’intéresser aux abeilles il y a fort longtemps, et puis ensuite est arrivée vers l’an 2000 à peu près la question des pesticides, où j’ai souhaité m’impliquer en tant que chercheur, avec des connaissances sur la biologie de l’abeille et les comportements de l’abeille, et les mettre au service de cette question : est-ce que tel ou tel insecticide ou pesticide a des effets sur les abeilles et si oui, pourquoi ? Comme neurobiologiste je m’étais intéressé aux lobes antennaires de l’abeille, au système olfactif de cet insecte, et finalement le neuromédiateur ou la molécule importante pour le fonctionnement du système nerveux, c’est l’acétylcholine. Or les molécules insecticides, néonicotinoïdes, ont comme cible les récepteurs d’acétylcholine. Donc après, il était aisé de pouvoir démontrer pourquoi une molécule aussi toxique pouvait avoir des effets sur le cerveau de l’abeille et finalement sur ses comportements. Parmi les comportements nerveux affectés, il y a le sens de l’orientation, ça a été montré maintenant depuis quelques années, que l’exposition à des neurotoxiques, en particulier les néonicotinoïdes, provoquait des troubles de la reconnaissance de l’espace, de l’orientation, et donc l’abeille qui a butiné des plantes et qui a récolté du nectar sur ces plantes, ne retrouve pas facilement son chemin à la ruche. Et du coup, ben elle meurt dans la nature au bout de quelques heures ou quelques jours.

Il y a beaucoup de chercheurs, qui ont pu montrer que des doses très faibles de ces molécules affectaient la survie des abeilles, en particulier par ingestion répétée de très petites quantités, donc ça c’est un travail pur de recherche, avec des lots-témoins, des contrôles, des statistiques, etc. Alors il ne faut pas incriminer uniquement les pesticides, ça n’aurait pas de sens, il y a aussi par exemple un acarien parasite qui s’appelle varroa, qui fait des dégâts dans les ruches, il peut y avoir également des effets climatiques sur les floraisons, mais parmi tous ces facteurs les pesticides jouent un rôle spécial, en particulier en zones de grande culture, et non seulement un pesticide en particulier ou une famille de pesticides, mais en général les abeilles sont exposées à des mélanges de produits ! Et c’est ces mélanges qui sont probablement plus toxiques encore qu’un seul produit ou qu’une seule famille de produits. Et c’est cette question maintenant, qui est une vraie question de recherche, qu’il faut analyser, qu’il faut étudier, les effets des mélanges et des différentes doses de ces composés dans les mélanges, pour essayer de mieux comprendre et de mieux préserver les abeilles. Alors, une abeille sociale, apis mellifera, ça vit en été pendant trois semaines dans la ruche, et puis ensuite elles sortent pour une huitaine de jours à l’extérieur pour butiner. Et la durée de vie de ces butineuses est importante, et s’il y a moins de butineuses par suite, par exemple, d’intoxications, ça a des effets très rapides sur la colonie, puisque les abeilles plus jeunes, en âge d’être nourrices, doivent devenir butineuses plus rapidement, donc les nourrices sont moins abondantes et le couvain, les larves, en pâtissent.

Les travaux de l’EFSA en particulier, ont démontré que les pesticides actuellement sur le marché en Europe n’ont pas été évalués correctement. C’est un travail de 2012, qui a d’ailleurs conduit la Commission européenne à suspendre certaines molécules, et dans l’avenir il faut absolument qu’avant leur mise sur le marché les pesticides soient bien évalués, de manière à ce qu’il n’y ait pas ensuite de catastrophes sanitaires, et aussi par le fait qu’il est très difficile de retirer un produit qui a été homologué. On l’a vu dans le cas des néonicotinoïdes et en particulier de l’imidacloprid, depuis les premières alertes des apiculteurs vers les années 1995 jusqu’aux annulations récentes en 2018, ça fait à peu près vingt-quatre ans ! Donc il a fallu vingt-quatre ans pour retirer sur le marché, en France, l’ensemble des néonicotinoïdes, et trois d’entre eux seulement en Europe. Donc c’est une durée trop longue, beaucoup trop longue, et qui pendant ce temps-là a causé des pertes dans les cheptels apicoles et peut-être dans d’autres organismes.
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Transcript...

Gérard Arnold – Now I began to get interested in bees a mighty long time ago, then up came the question of pesticides in about the year 2000, where I wanted to get involved as a researcher with knowledge on the biology of bees and the behaviour of bees. I wanted to use my knowledge to address the question: does this or that insecticide affect bees and if so, why? Being a neurobiologist, I was interested in the antennal lobes of bees, in the olfactory system of this insect and ultimately in the neuromediator, a molecule that is important for the function of the nervous system, this being acetylcholine. Now the molecules used in insecticides, the neonicotinoids, target the receptors for acetylcholine. It was therefore easy to show why such a toxic molecule could have effects on the brains of bees and hence on their behaviour. Among the neuronal behaviour affected is their sense of orientation and it was established several years ago that exposure to neurotoxins, in particular to the neonicotinoids, provokes trouble in the recognition of space and in orientation. As a result, a bee that has gathered pollen and nectar from these plants cannot easily find its way back to its hive. And in short order it will die in the wild after a few hours or days.

There are many researchers who have been able to show that very weak doses of these molecules affect the survival of bees, particularly by repeated ingestion of very small quantities, and that’s pure research work, with samples, controls, statistics etc. Now we should not blame pesticides alone, that wouldn’t make sense, for example there is also an acarien parasite called varroa that does damage in hives, there may also be influence from climatic effects on blossom, but among all these factors the pesticides play a special role. Particularly in heavily cultivated areas, bees are usually exposed not only to one pesticide in particular or just one family of pesticides but to mixtures of products! And it is these mixtures that are probably more toxic again than one single product or one single family of products. And it is this question now that is a true topic of research, with the need for analysis and study of the effects of mixtures and different doses of constituent in the mixtures in order better to understand and preserve bees. Now there is a social bee, apis mellifera, that lives in summer as spending three weeks within the hive and next they go out for about eight days to gather pollen in the wild. And the life-span of these pollen-gatherers is important and if something causes there to be fewer pollen-gatherers, intoxicants for example, this has very rapid effects on the colony. That is because the younger bees that are at an age where they should be nurturers must become pollen-gatherers more rapidly. The result is that there are fewer nurturer bees and the brood, the larvae, suffer.

Work at the EFSA in particular showed that pesticides available on the European market had not been evaluated correctly. That’s a study from 2012 which led the European Commission to suspend certain molecules. In the future, it is very important that before being released onto the market, pesticides are properly evaluated so as to avoid ensuing health disasters and also because it is very difficult to withdraw a product that has been accredited. This was seen in the case of neonicotinoids and in particular of imidacloprid, from the first warnings from beekeepers in about 1995 until the recent withdrawals in 2018 it took roughly twenty four years! That means that twenty four years were needed to withdraw all the neonicotinoids from the French market with only three of these being withdrawn in Europe. Now that’s too long, much too long, and during all this time there were losses to our stock of bees and perhaps to other organisms.
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Apidologue, directeur de recherche émérite au CNRS au laboratoire EGCE (Évolution, Génome, Comportement, Écologie) de Gif-sur-Yvette, Gérard Arnold est de longue date un spécialiste des comportements et de la neurobiologie de l’abeille domestique. Après des années de recherche sur certains aspects de la biologie de cet insecte, il s’est intéressé à la question des importantes mortalités anormales d’abeilles et à leurs causes. Il a fait partie de plusieurs groupes d’experts en France (ANSES) et en Europe (EFSA), dont les rapports ont eu un fort impact sur la question de l’autorisation des pesticides en général, et de la famille des néonicotinoïdes, en particulier.

Gérard Arnold is an apidologist and director of research emeritus (CNRS) at the EGCE (Évolution, Génome, Comportement, Écologie) laboratory at Gif-sur-Yvette. A long-standing expert on the honey bee’s behaviour and neurobiology, he devoted himself, after several years of research, to solving the problem of the reasons for an abnormally high mortality rate among bees. He participated in several groups of experts in France (ANSES) and in Europe (EFSA), whose reports had a significant impact on the issue of the authorization of pesticides in general and of neonicotinoids in particular.