NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

EN ALTITUDE / UP IN THE MONTAIN

Plus on grimpe, plus on est libre.

The higher you climb, the freer you feel.

 

Bernard Hourcade
26 Nov, 2018
Tapuscrit...

Bernard Hourcade – Je travaille depuis quarante ans sur l’Iran. Et tout le monde s’interroge sur la capacité des Iraniens à conserver leur héritage, et surtout leur dynamisme, et leur volonté d’aller de l’avant pour ne pas abdiquer. On ne connaît pas la réponse. Je l’ai peut-être trouvée : la réponse du génie iranien c’est peut-être la montagne. Bon, la montagne, je la connais assez bien. J’ai commencé ma carrière en travaillant sur la vallée d’Ossau, et les Pyrénées, et plus tard sur l’Elbourz que j’ai fréquenté de long en large, en allant de village en village, sur les estives, voir les nomades ou les paysans. J’avais deux sujets de recherche. Très différents. La révolution d’un côté, la montagne de l’autre. Et deux sujets qui étaient tout à fait incompatibles. Et en fait, non, parce que l’explication de bien des choses en Iran contemporain viennent de la montagne.
En effet, l’Iran, c’est un pays de montagnes, entouré de hautes montagnes, un plateau, et c’est dans la montagne de l’Elbourz, du Zagros, c’est de cette montagne que viennent l’eau, que vient la fraîcheur, que vient la vie. Et que l’on a utilisée en Iran comme refuge pour résister aux envahisseurs grecs, arabes, mongols, turcs. C’est un endroit qui est le cœur de l’Iran. On dit que Téhéran, c’est la fille de l’Elbourz. En fait, c’est tout l’Iran qui trouve son origine dans la montagne avec ses eaux abondantes et cette vie de résistance. Et en fait aujourd’hui, les week-ends, plus d’un million de Téhéranais vont à la montagne, sur les pentes du Tochal qui domine la ville de ses 4 000 mètres, pour respirer, prendre le frais au-dessus de la pollution, mais se retrouver surtout entre amis loin de la censure. Mais c’est aussi pour trouver le moyen de résister à une situation difficile. Ce pèlerinage, c’est bien plus que la recherche de la fraîcheur, c’est la recherche de la liberté.
Au début 79, alors que le pouvoir clérical ne contrôlait pas encore la vie sociale et politique du pays, j’ai entendu dans la montagne l’Internationale ! Je me suis approché et constaté qu’un jeune militant était en train d’apprendre le chant révolutionnaire à un groupe d’amis. C’est plus facile de chanter l’Internationale sur la montagne que dans un appartement de Téhéran. Alors, je m’approchai d’eux et leur demandai : « Pourquoi donc cela ? » Ils m’ont donné la clef du système iranien. Ils m’ont dit : « Au-dessus de 2 500 mètres d’altitude, les lois de la République islamique ne s’appliquent plus. » C’est une plaisanterie, certes, mais c’était pointer le doigt sur le génie iranien et je les remercie très sincèrement tous les jours car ils m’ont montré que les deux domaines de recherche auxquels je travaillais étaient liés, la montagne et la révolution.
La montagne, je la connais bien et j’ai longtemps escaladé, quand j’étais beaucoup plus jeune, de belles murailles comme les trois étages du cirque de Gavarnie, ou la face nord du Vignemale, et je suis très fier des ascensions qui finalement pour moi sont aussi importantes dans ma vie personnelle que la publication d’ouvrages sur l’Iran, car ça m’a permis de mieux connaître les Iraniens, de toucher le rocher avec ses doigts permet de faire corps et cœur avec la montagne et ses valeurs. Donc, plus qu’iranologue, je n’aime pas ce terme, je me sens montagnard, ou du moins je me sens redevable à la montagne pour ce qu’elle m’a appris. Notamment de savoir attendre, rester modeste, de chercher la voie, sa voie, de persévérer, de trouver un passage sans présumer de ses forces, une attitude typiquement iranienne. Aujourd’hui, les Iraniens souffrent de leur système politique qui ne correspond plus à leurs attentes, mais ils savent attendre, aussi. Ils savent attendre les moments favorables, les conditions propices au changement, sans trop se hâter, comme en montagne. Si bien que, pour bien comprendre les arcanes de la vie politique iranienne, les espoirs des Iraniens, une seule solution : il faut aller en Iran, en montagne, au-dessus de 2 500 mètres d’altitude.
03 min 35 s

Transcript...

Bernard Hourcade – I have been working on Iran these last 40 years. Everybody wonders whether the Iranians are able to safeguard their heritage and above all their enthusiasm and willpower to go ahead and not give up. One does not know the answer. Perhaps I have the clue: possibly the mould of the Iranian genius is in the mountain. Indeed, the mountain, I know it pretty well. I began my career studying the Ossau Valley and the Pyrenees, then the Alborz, which I canvassed from village to village on the summer pasture lands to meet the nomads and country people. I had two research subjects, very different: the revolution and the mountain. Two incompatible subjects? In fact not, because the explanation of quite a lot of facts in today’s Iran stem from the mountain.
Indeed, Iran is a country of mountains, girded with high mountains, a plateau. It is from the Alborz, the Zagroz mountain, that the water streams down along with the coolness and life. It has been used in Iran as a refuge to resist all invaders: Greeks, Arabs, Mongols, Turks. The place is the heartland of Iran. It is said that Tehran is the daughter of Alborz. In fact, the whole of Iran has its origin in the mountain, with its abundant water and that life of resistance. In fact, nowadays, over one million Tehranis take to the hills on weekends, on the slopes of the Towtchal which overlooks the city from its 4000 metres, in order to take a breath of fresh air above the pollution, but mainly to meet with friends aloof from all censorship. Also to find a way to cope with a difficult situation. That pilgrimage is a lot more than a quest for cool air. It is a quest for freedom.
At the beginning of year 1979, as the religious power did not control the country’s political and social life as yet, I overheard L’Internationale in the mountain. I came nearer and realized that a young militant was teaching the revolutionary song to a group of friends. It is indeed easier to sing L’Internationale on the mountain than an in an apartment in Tehran. So, I drew nearer and asked “Why that?” They gave me the clue to the Iranian system. They said “Above 2500 metres the laws of the Islamic Republic do not prevail any more.” It was a joke of course but that was pointing to the Iranian genius. I thank them sincerely every day because they showed me that both my subjects of reseach were connected: the mountain and the revolution
The mountain I know well. I often climbed, when I was much younger, beautiful cliffs such as the three stages of the Gavarnie Wall or the North face of the Vignemale. I am very proud of such climbs which are as important in my personal life as writing books on Iran because they enabled me to understand the Iranian people better. Touching the rock with your fingers allows you to unite body and heart with the mountain and its values. So, rather than an iranologist – I do not like the word – I feel a mountaineer, or at least I feel indebted to the mountain for all it taught me. Particularly learning how to wait, keep modest, how to find the right way up, find a passage not overestimating one’s capacity, a typical Iranian behaviour. Nowadays, Iranians suffer from a political system that no longer meets their expectations, but they know how to wait too. They know how to wait for the right time and conditions suitable for a change, without haste, as in a mountain climb. So, in order to understand the mysteries of Iran’s political life and the Iranians’ expectations, only one method: you have to go to Iran, at an altitude of 2500 metres.
03 min 35 s

Géographe, spécialiste de l’Iran, directeur de recherche émérite au CNRS, dont il dirigea l’unité Monde iranien, Bernard Hourcade a dirigé l’Institut français de recherche en Iran pendant la révolution de 1979 et a fait ses premiers pas à l’université de Pau avec l’étude des Pyrénées puis de l’Alborz. Il eut à cœur d’appliquer la grille de lecture intemporelle de l’esprit montagnard à l’analyse de l’immense Téhéran et des bouleversements politiques et géographiques de l’Iran.

A geographer, Senior Research fellow at the CNRS, where he was Head of the unit “Iranian World”, Bernard Hourcade was Director of the French Institute of Iranian Studies in Tehran during the revolution of 1979. He made his first steps at the University of Pau by studying Pyrenees and later Alborz mountains. He did his best to apply the timeless mountainous spirit framework to the analysis of the Tehran metropolis and of the political and geographic upheavals of Iran.