NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LES VOILES DU TEMPS / THE VEILS OF TIME

Un violon, ça change énormément.

Many Changes, still the same violin.

Jean-Philippe Echard
12 Oct, 2019
Tapuscrit...

Jean-Philippe Échard – Quand j’étais au collège, en quatrième et troisième,à Dijon, mon prof de latin et de grec voulait que je fasse l’École des chartes ! Je ne savais même pas ce que c’était à l’époque, et les aléas de l’orientation et du parcours au collège puis au lycée m’ont en fait orienté vers un bac C, un bac de maths et de physique. En fait je suis passé d’une formation de chimiste, d’ingénieur chimiste puis de docteur en chimie, à une activité, conservateur d’instruments de musique dans une collection nationale, plus spécifiquement je m’occupe de la lutherie, et c’est aujourd’hui, trente ans après ce long parcours qui m’a fait passer de chimiste à conservateur au musée de la Musique, que je reviens finalement à l’étude des textes anciens, que je me souviens de l’intuition de ce prof de latin et de grec d’alors…

Tous les violons anciens ont été modifiés, un peu, beaucoup, afin d’être adaptés aux évolutions des techniques de jeu souhaitées par les musiciens, par les compositeurs, et aussi des puissances sonores, des capacités des violons à être entendus dans des salles de concert de plus en plus grandes. Il y a eu de nombreuses modifications, du manche, de certaines pièces de la structure interne de la caisse, etc., mais également des cordes. Et on ne joue pas aujourd’hui un violon fait par exemple par Stradivari, il y a plus de trois siècles, on ne le joue pas avec les mêmes cordes que à l’époque. À l’époque, il était monté avec des cordes principalement en boyaux, et notamment la chanterelle, la corde aiguë, était en boyau, maintenant le même violon qui continue à être joué a une corde aiguë en métal.
Quand je prends en main un instrument de la collection, j’ai l’impression de recevoir deux choses relativement distinctes : d’une part les intentions de la personne qui l’a travaillé, mis en forme, assemblé, sculpté, conçu. Et j’y lis également, les traces du temps, les voiles du temps, c ’est-à-dire qu’il y a en quelque sorte un instrument, on va dire neuf, d’il y a trois ou quatre siècles, et qui est recouvert de voiles, qui seraient l’effet du temps sur les matériaux, les vernis jaunissent et s’assombrissent, par exemple, naturellement, mais
également des voiles des actions des hommes successifs, que ce soient des musiciens qui laissent tomber lors d’un démanché un peu énergique leurs doigts et laissent une trace d’ongle sur la table à proximité de la touche, les gestes également des restaurateurs et luthiers, qui ont maintenu en état de jeu cet instrument et qui sont intervenus pour changer des pièces, compléter des lacunes, recoller des fractures, etc. Tout violon ancien qui est encore en usage aujourd’hui reste un objet manufacturé, qui a bénéficié de soins successifs et d’une volonté de le garder utile pour de multiples générations. Un instrument de trois ou quatre siècles aujourd’hui, qui a eu son manche modifié, ses cordes modifiées, sa touche modifiée, mais qui a connu un usage régulier au cours de toute l’histoire de la musique pour violon et de la musique en général, bien entendu beaucoup de ses pièces d’origine ont disparu, très certainement le son qu’il émet n’est pas le même, et pourtant on l’appelle encore par exemple un Stradivarius de 1724 ! Et c’est tout ce qui constitue le sel de mes recherches, la curiosité, peut-être, pour cet objet, le violon historique, le violon ancien, qui est finalement assez exemplaire dans ce rapport à l’authenticité et à ce que l’on cherche comme expérience du passé.

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Transcript...

Jean-Philippe Echard – When I was at college in Dijon, being fourteen or fifteen years old, my latin and greek teacher wanted me to apply to the Ecole des chartes! I didn’t even know what it was at the time, and the ins and outs of my time at college then at lycée left me wanting to do a bac C, a baccalaureate in maths and physics. In fact, I first trained as a chemist by doing chemical engineering then a PhD in chemistry which led me to an activity, curator of musical instruments in a national collection, where more specifically I am in
charge of lutherie. It is today, thirty years after this long trajectory that has taken me from chemist to curator at the M useum of Music where I am back studying ancient texts, that I remember the intuition of this latin and Greek teacher all that time ago…

All ancient violins have been modified, some a little, some a lot, in order to adapt them to trends in playing techniques favoured by musicians and composers, and also to give greater body of sound, the capacity of violins to be heard in bigger and bigger concert halls. There are numerous modifications, of the neck, of certain components in the internal structure of the body etc, but also of the strings. For example, a violin made by Stradivarius three centuries ago is nowadays not played with the same strings as in the past. In the past, the violin had strings made mostly of gut, particularly the E string, i.e. the one with highest pitch. Well now the same violin may still be played but its high-pitched string is metal.

When I pick up an instrument from the collection, I feel as if I am receiving two relatively distinct things: first there are the intentions of the person who made it, gave it its form, assembled it, sculpted it a nd conceived it. And through that I also see the marks of time, call them the veils of time, that is to say that there is in some way an instrument that would have been new three or four centuries ago that is wrapped in a succession of veils. There is the effect of time on the materials, the varnish as it yellows and darkens for example. But of course there are also layers left by the actions of successive people such as musicians who during a rather energetic passage let their fingers stray and leave a trace of fingernail on the surface next to the fingerboard. Then there are the actions of the restorers and instrument makers who have kept this instrument in a playable state and who have had to change components, correct deficiencies and glue breakages etc. Every ancient violin that is still in use today continues to be a manufactured artefact that has benefited from successive attentions and a will to keep it useful for multiple generations. An instrument from three or four centuries ago may today have a modified neck, modified strings and modified fingerboard and have been in constant use throughout the history of violin music and of music in general; s ure, many of its original components have disappeared, certainly the sound that it creates is not the same, yet even so we still call it for example a Stradivarius from 1724! And all that is the salt of my research, the curiosity perhaps, for this object, the historical violin, the ancient violin, that is ultimately a useful example in this quest for authenticity and of what we are seeking as experience of the past.

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Chimiste de formation (École nationale supérieure de chimie de Paris puis Muséum national d’histoire naturelle) et conservateur au Musée de la musique de Paris où il est en charge de la lutherie, c’est-à-dire des instruments à cordes frottées et pincées, Jean-Philippe Échard n’en finit pas de rêver sur un mystère : qu’est-ce qui fait que, malgré ses multiples transformations au cours des siècles, un Stradivarius reste un Stradivarius ?

Curator of bowed and plucked instruments (lutherie) at the Musée de la musique de Paris, Jean-Philippe Échard was trained as a chemist. (École nationale supérieure de chimie de Paris and Muséum national d’histoire naturelle) He keeps wondering about a mystery: how on Earth, despite its multiple modifications over the centuries, is a Stradivarius still a Stradivarius?

Merci à / Thanks to : la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, Amparo Fontaine, Théotime Langlois de Swarte, remerciements particuliers à Pierre Laszlo et à Adrian Travis pour la traduction.