NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LA RUE OUBLIÉE / THE FORGOTTEN STREET

La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels (Baudelaire)

The shape of a city changes faster, alas, than the hearts of mortals (Baudelaire)

Dominique-Marie Cabaret
20 Juin, 2022
Tapuscrit...

Dominique-Marie Cabaret – Dans une ville, quand on regarde un quartier, il y a toujours la trace du quartier primitif, il y a toujours la trace de la trame primitive des rues. Pourquoi, parce que n’est pas baron Hausmann qui veut, parce qu’il faut de l’argent, il faut une volonté politique forte, et dans l’Antiquité on n’avait pas de bulldozers, on n’avait pas d’explosifs, on n’avait pas donc les moyens d’aujourd’hui, et ce qui signifie qu’on avait tendance à reconstruire sur ce qui était avant !

Et donc habitant Jérusalem, j’ai toujours été étonné par la carte de Madaba, qui est une carte un peu étrange puisqu’elle est en mosaïque, elle est sur le sol d’une église en Jordanie c’est un élément très précieux, parce qu’elle représente d’ailleurs une bonne partie de la Terre Sainte et en particulier Jérusalem à la fin du VIe siècle, à l’époque où les villes étaient chrétiennes, avec des grands monuments chrétiens, le Saint Sépulcre et des grandes avenues avec des colonnades et il se trouve que sur cette carte on voit aussi l’une des plus fameuses portes de la ville, qui est encore connue aujourd’hui, qui s’appelle la porte de Damas, et ce qui est intéressant c’est qu’à partir de cette porte de Damas, sur la carte de Madaba, il y a deux rues principales qui en partent, et donc on y retrouve les deux rues principales actuellement de Jérusalem, quand on entre dans la Vieille Ville, donc la rue qui mène, on va dire, au Saint-Sépulcre, et la rue qui mène au Mur des Lamentations, depuis la porte.

Alors avec l’aide de photos satellites, ou en tous cas en regardant les cartes les plus anciennes qui ont été dressées de Jérusalem, qui datent de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, eh bien il m’est apparu qu’en fait il n’y avait pas deux rues ! Il y en avait trois… Donc les deux rues que l’on voit sur la carte de Madaba, ce sont les deux rues qui sont la rue de l’ouest, de la patte d’oie, et la rue centrale. C’est la rue de l’est, la rue qui allait le plus à l’est, qui allait en direction du Mont des Oliviers, qui n’existe pas sur la carte de Madaba, et il y a une erreur de perspective, parce que beaucoup de gens associent assez spontanément le fait que la carte de Madaba, c’est la plus vieille carte de Jérusalem, et font remonter allègrement cette carte au IIe siècle, alors qu’elle est du VIe siècle… Et j’ai été obligé de me poser la question, comment est-il possible que cette rue qui va vers le Mont des Oliviers et qui conduisait au palais royal des Hasmonéens ait été finalement oubliée sur la carte de Madaba ? Eh bien, en fait, Hérode a habité le palais de ses prédécesseurs au début de son règne, et puis dans la deuxième partie de son règne il a construit son propre palais, à l’autre bout de la ville, à l’ouest, et du coup la rue a perdu de son importance et cette rue, cette troisième rue, finalement a fini par être oubliée.

02 min 53 s

Transcript...

Dominique-Marie Cabaret – When you survey a town district, there’s always a trace of its past, an imprint of the original street layout of the area. It’s simply due to the lack of funding – not everyone can afford to play Baron Haussmann -, to a lack of strong political will; moreover, Antiquity knew no bulldozers or explosives and ignored modern techniques; as a result, people were wont to rebuild on top of existing constructions!

As I live in Jerusalem, I’ve always been amazed by the Madaba Map – a rather strange map designed in mosaic; it’s on the floor of a Jordanian church and it’s very precious because it actually displays a good bit of the Holy Land and especially Jerusalem toward the latter part of the 6th century, at a time when the towns were Christian with large Christian monuments, the Holy Sepulchre and large avenues with colonnades. As it happens, the map also shows one of the most famous entrances to the city, Damascus Gate, which is still well-known today. And it’s interesting to note that on the Madaba Map, there are two main avenues that start at the Damascus Gate; these are the two main streets of today’s Jerusalem: one leads into the Old Town and to the Holy Sepulchre, and the other goes from the Gate to the Wailing Wall.

Well, using satellite images or poring over the oldest maps drawn of Jerusalem, dating from the late 19th or early 20th centuries, I realized that in fact there were not two, but three such streets! The two streets seen on the Madaba Map are the westward street toward the Fork, and the main street. Not shown on the Madaba Map is the eastward street, the one that went farther East, toward the Mount of Olives. And there’s a mistake in the overall perspective, because many people, knowing that the Madaba Map is the oldest map of Jerusalem, actually spontaneously link it to the 2nd century, whereas it really dates from the 6th century… And I had to ask myself, how was it that this street was forgotten on the Madaba Map, when it led from the Fork to the Mount of Olives and to the royal Hasmonean palace? Well, Herod first lived in his predecessors’ palace, and in the latter part of his reign, he built his own palace on the other, western side of town. Hence, the former main street lost its importance and fell into oblivion.

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Chargé de cours de topographie et d’histoire du Proche-Orient à l’École biblique et archéologique française à Jérusalem et doctorant en archéologie à l’université Paris I Sorbonne, le frère Dominique-Marie Cabaret, o.p. s’intéresse plus particulièrement à l’urbanisme à Jérusalem à l’époque romaine.

Lecturer in Near-East Topography and History at the École biblique et archéologique Française in Jerusalem and doctoral student at Paris I Sorbonne University, brother Dominique-Marie Cabaret, o.p. mostly focuses on Roman city planning in Jerusalem.

Nous remercions l’École biblique et archéologique française à Jérusalem. Et merci à Harry Bernas pour la traduction.

We thank the École biblique et archéologique française in Jerusalem; our thanks to Harry Bernas for the translation.