NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LES PAS DU PASSÉ / THE FOOTSTEPS OF THE PAST

L’empreinte d’un bisou…

The print of a little kiss…

Lucia Orlandi
23 Sep, 2025
Tapuscrit...

Lucia Orlandi – En histoire et archéologie, on recherche et on analyse les traces laissées par nos prédécesseurs. Dans certains cas et pour plusieurs époques, on a littéralement entre ses mains du matériel imprimé par une marque, on peut penser aux briques, aux tuiles, aux amphores, ou alors on a les instruments qu’on utilisait pour laisser ces empreintes. Et pour l’époque romaine et aux premiers siècles de l’empire byzantin, on utilise le plus souvent des bagues sigillaires et les signacula, du verbe latin « signare », laisser une marque ou une signature. Un signaculum est un cachet. On les utilise là où il faut avoir une marque qui est reproductible et reconnaissable, pour garantir ou identifier un objet ou un document. On y inscrit donc son propre nom, ou bien on peut y trouver des formules de vœux. Certains marqueurs ont des usages plus spécifiques, par exemple pour marquer des produits qui sont prescrits à usage médical, voire même magique, ou encore des cachets pour marquer le pain, qui se développent particulièrement pour l’usage dans le cadre de la liturgie chrétienne.

Voici un exemple de ce genre de matériel, d’abord la forme de ce cachet est une solea : la solea est un motif iconogra­phique, donc, de l’empreinte du pied, nu ou chaussé, qui est très ancien. On l’associe à trois concepts : le premier, figer la mémoire d’un passage, d’un parcours ; on le retrouve par exemple dans les sanctuaires, lieux de pèlerinage. Le deuxième concept, perpétuer sa présence et la mémoire de soi, moyennant la trace de son propre passage ; et d’ailleurs souvent dans les inscriptions on le retrouve avec le nom de la personne. Le troisième concept, est une sorte de valeur de porte-bonheur : les pieds sont des bases solides et en grec, le terme « bema » indique aussi bien le pas qu’une plateforme, qu’une base.

Voyons maintenant l’inscription : l’écriture est normalement rétrograde, donc à l’envers, pour obtenir une impression lisible. La formule « vivas », peut être traduite comme « que tu puisses vivre », « que tu puisses vivre bien » … Donc un souhait qui est adressé au lecteur ; et par contre, le S final est inversé, ce qui suggère que cette formule pourrait être aussi un petit jeu de mots : donc en lisant « vivas » à l’envers, on obtient saviu, qui est en fait la forme vernaculaire de savium, le baiser, donc « que tu puisses vivre » et « un petit baiser ». Et c’est ici une formule de salutation qu’on retrouve couramment dans la correspondance de la même époque, et qu’on retrouve aussi évidemment dans d’autres signacula.

Donc cette petite empreinte, à la fois simple et riche de sens, nous rappelle combien les gestes les plus ordinaires du quotidien révèlent la complexité. En étudiant ces objets, nous retrouvons non seulement des pratiques partagées de la société, mais aussi les émotions, les intentions humaines, qui sont gravées dans la matière. Donc à travers ces empreintes et ces matrices, ce sont en vrai les individus qui affirment leur passage, qui inscrivent leur mémoire, et probablement sans même l’avoir imaginé, nous permettent de dialoguer encore avec eux à travers les siècles.

03 min 38 s

Transcript...

Lucia Orlandi – In history and archaeology, we research and analyze the traces left by our predecessors. In some cases and for several epochs, we literally hold in our hands material printed by a stamp. We can think of bricks, tiles, amphorae, or else we have the instruments that were used to leave these imprints. And for the Roman period and the first centuries of the Byzantine Empire, it was signet rings and signacula, from the Latin verb « signare » that were most often used to leave a mark or a signature. A signaculum is a seal. They are used where it is necessary to have a mark that is reproducible and recognizable, to guarantee or identify an object or a document. So you can write your own name on it or you can choose to put greetings on it. Some stamps have more specific uses, for example to mark products that are prescribed for medical or possibly magical use, or even stamps to mark bread that were specially developed for use in the context of the Christian liturgy.

Let me now give you an example of this kind of object. My example first of all has the shape of a solea: the solea is an iconographic motif, in this case of the imprint of a foot, naked or shod, that has very ancient connotations. It is associated with three concepts: firstly fixing the memory of a passage or of a journey. It might be found, for example, in sanctuaries and places of pilgrimage. The second concept is the perpetuation of one’s presence and the memory of oneself by recording one’s own passage; often the imprints are found with the name of a person. The third concept is a kind of lucky charm: feet are a sound basis and in Greek, the term « bema » indicates a footstep but also a platform or a basis.

Now let’s look at the inscription: the writing is normally inverted hence back-to-front in order to make the impression legible. The formula « vivas » can be translated as « that you may live », « that you may live well »… So a wish that is addressed to the reader. On the other hand, the final S is reversed, which suggests that this formula could also be a little play on words. By reading « vivas » backwards, we get saviu, which is in fact the vernacular form of savium, the kiss, so « that you may live » and « a little kiss ». And this is a greeting that is commonly found in correspondence of the same period, and that is also evidently found in other signacula.

So this small imprint, both simple and rich in meaning, reminds us how much the most ordinary gestures of everyday life reveal complexity. By studying these objects, we find not only shared practices of society but also the emotions, the human intentions, that are engraved in the material. Through these imprints and these moulds, individuals are in fact telling us of their passage and setting down their memories. Probably without even having imagined it to be possible, they are still letting us converse with them across the centuries.

03 min 38 s

Lucia Maria Orlandi est archéologue et docteure en cotutelle de Sorbonne Université et de l’Université de Bologne. Elle est actuellement chercheuse Marie Skłodowska-Curie à l’École française de Rome, où elle mène un projet consacré à l’étude des pratiques de marquage entre l’Antiquité et le Moyen Âge, à la lumière des signacula. Cette recherche est financée par l’Union européenne dans le cadre du programme HORIZON TMA MSCA Postdoctoral Fellowships – European Fellowships, convention n° 101146566.

Lucia Maria Orlandi is an archaeologist and holds a joint PhD from Sorbonne University and the University of Bologna. She is currently a Marie Skłodowska-Curie Research Fellow at the École française de Rome, where she is leading a project devoted to the study of marking practices between Antiquity and the Middle Ages in the light of signacula. This research is funded by the European Union under the HORIZON TMA MSCA Postdoctoral Fellowships – European Fellowships program, Grant Agreement No. 101146566.

Un grand merci à Mathilde Avisseau-Broustet, chargée des collections d’antiquités et d’objets d’art au Département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France, ainsi qu’à Ariane Piacere, stagiaire en régie des œuvres d’art au sein du même département et à Adrian Travis pour la traduction.

Special thanks go to Mathilde Avisseau-Broustet, Collections Manager for antiquities and works of art at the Department of Coins, Medals and Antiquities of the Bibliothèque nationale de France, and to Ariane Piacere, intern in art collections management in the same department and also to Adrian Travis for the translation.