NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LES JEUX DE L’HISTOIRE / THE GAMES OF HISTORY

L’Histoire nous joue des tours…

Memory plays tricks on us…

Hélène Valance
28 Déc, 2025
Tapuscrit...

Hélène Valance – Le programme de recherche que je mène à l’INHA s’appelle Histoire en Jeux. Il s’agit d’étudier dans un corpus de jeux de société datant du long 19e siècle, donc de 1789, premier jeu de cartes révolutionnaire, par exemple, jusqu’à la Première guerre mondiale, les jeux anti-Boches, de regarder comment s’inscrit le récit de l’histoire nationale dans des images, des images à manipuler, que sont les jeux, des images adressées principalement aux enfants mais pas seulement. C’est un corpus de jeux qui est constitué principalement de jeux illus­trés, donc des jeux de loto, des jeux de puzzle, des jeux de l’oie, des petits casse-têtes, qui représentent très bien trois tendances du 19e siècle, qui sont d’une part l’essor de l’histoire comme discipline, et sa démocratisation.

Deuxièmement, l’essor de nouvelles pédagogies, pédagogies par le jeu, par la distraction, et troisièmement l’essor de l’image, et l’image de masse. Donc mon point de vue, c’est d’aborder la question de la mémoire nationale et du roman his­torique et de la manière dont on raconte l’histoire nationale aux enfants à travers ces jeux. La première question, c’est celle de la mémoire en tant que mémorisation, parce que l’ambition première de ces jeux, en tous cas c’est ce que disent les fabricants quand ils essaient de vendre ces jeux, c’est de permettre aux enfants de mémoriser tout un certain nombre de dates, de faits historiques, 1515 Marignan, etc. Et, deuxième chose, quand on parle de mémoire et d’his­toire, on parle aussi évidemment, de la façon dont on raconte la constitution de la nation, et ce sont des jeux dont la production est vraiment la plus intense à la fin du Second Empire et au début de la Troisième République, donc on est à fond dans le roman national ici, et on voit un peu comment se constitue cette mémoire, elle s’articule autour de figures très symboliques, hein, on a des lotos Jeanne d’Arc et des jeux de l’oie de Napoléon, par exemple et on a également des petites variations historiographiques. Par exemple la liste des monarques, elle com­mence avec un certain Pharamond, qui est le chef de tribu hissé sur le bouclier dans Astérix, mais ce Pharamond, en fait, qui était un roi païen, au fur et à mesure du 19e siècle on sent que l’historiographie évolue et on voit dans les jeux de société, que le premier roi qui est dans la liste de ces monarques en puzzles et en lotos, ça devient Clovis !

La mémoire, c’est aussi une mémoire visuelle, au sens où ces images que l’on retrouve dans les jeux, elles sont très souvent déjà des images familières, c’est du déjà vu. C’est par exemple les grandes peintures historiques de la galerie des Batailles de Versailles, c’est aussi des images qui circulent sous forme de chromos publicitaires, de petites cartes à collectionner, de cartes postales, etc. Et ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est aussi les trous de mémoire, la façon dont la mémoire elle peut aussi nous jouer des tours. On a par exemple des objets qui sont des puzzles, avec toutes les figures, tous les médaillons de tous les monarques, mais faut savoir par exemple que les puzzles qui s’appelaient patiences à l’époque, toutes les pièces étaient découpées de manière identique ! Donc on pouvait mettre la tête de Clovis sur le corps de Charlemagne et inver­sement. Et on s’imagine bien que ces objets-là, quand ils sont manipulés par des enfants en particulier et qu’on les laisse jouer, y a potentiellement un jeu avec l’Histoire, et une façon de faire jouer des tours à la mémoire à travers ces formats-là.

Alors ces jeux, ils parlent de l’histoire nationale, ils peuvent aussi parler de l’actualité, notamment l’actualité politique, on a énormément de jeux, par exemple de jeux de cartes, de jeux de l’oie, autour de l’affaire Dreyfus, on a des jeux anti-Dreyfusards et des jeux dreyfusards. Y a le jeu des 36 Têtes, qui est en réalité une réponse à un jeu qui s’appelle le jeu de la Vérité, qui engageait les joueurs à prendre part, vraiment, à l’histoire personnelle de Dreyfus et à la crise politique !

Je suis historienne, historienne de l’art, historienne de la culture visuelle, ce qui m’a toujours intéressée, c’est le quotidien, donc une histoire aussi qui s’écrit, par le bas, et par les objets a priori peu valorisés aujourd’hui dans les grandes collec­tions de musées, etc., et donc je m’intéresse aux images avec lesquelles les gens vivaient et avec lesquelles ils jouaient…

04 min 10 s

Transcript...

Hélène Valance – The research program I am conducting at INHA is called Histoire en Jeux (History in Games). It involves studying a corpus of games dating from the long 19th century, from 1789, with for instance the first revolutionary card game, to the First World War, with the anti-German games. I am looking into the way the narrative of national history is reflected in images, images that can be manipulated, which are games, images aimed largely – but not only-  at children. This collection of games consists mainly of illustrated games, such as lottos, puzzles, board games, in which clearly three major trends of the 19th century are represented:

First, the rise of history as a discipline and its democratization. Secondly, the rise of new teaching methods, teaching through play and entertainment. And thirdly, the rise of the image and mass imagery. So my point of view is to address the question of national memory and its narratives, and how national history was taught to children through these games. The first question is that of memory as memorization, because the primary ambition of these games, at least according to the manufacturers when they advertised them, is to enable children to memorize a number of dates and historical facts, such as « 1515 – battle of Marignan », etc. And secondly, when we talk about memory and history, we are obviously also talking about how we tell the story of the nation’s formation, and these are games whose production peaked at the end of the Second Empire and the beginning of the Third Republic, so we are right in the middle of the national narrative here, and we can see a little bit how this memory is constructed, it revolves around very symbolic figures: we have Joan of Arc lotto games and Napoleon board games, for example, but we also have small historiographical variations. For example, the list of French monarchs begins with a certain Pharamond, who is still visible today as the tribal chief hoisted onto a shield in Asterix comic books, but this Pharamond, who was in fact a pagan king, tends to disappear as the 19th century progresses, we sense that historiography is evolving, and we see in board games that the first king on the list of monarchs in puzzles and lotto games gradually became Clovis (the first Christian monarch)!

Memory is also a visual memory, in the sense that the images we find in games are very often already familiar images, déjà-vu. For example, there are the great historical paintings in the Gallery of Great Battles at Versailles, as well as images that circulate in the form of advertising chromos, small collectible cards, postcards, etc.

What interests me in particular is also memory lapses, the way in which memory can also play tricks on us. For example, we have jigsaw puzzles, with medallions for all the monarchs, but it’s important to know that in these jigsaw puzzles, which were then called « patience » in French, all the pieces were cut out identically! So you could put Clovis’s head on Charlemagne’s body and vice versa. And you can imagine that when these objects are handled by children, who are left to play unsupervised, there is potentially some kind of play with history, and a way of playing tricks on memory through these formats.

If these games talk about national history, they can also talk about current events, especially political events. We have a lot of games, for example card games and board games, about the Dreyfus affair. We have anti-Dreyfusard games and Dreyfusard games. There’s the « Game of the 36 Heads », which is actually a response to a game called the « Game of Truth », which encouraged players to really take part in Dreyfus’s personal history and in the political crisis.

I am a historian, an art historian, a historian of visual culture, and what has always interested me is everyday life, so a history that is written from the bottom up, and through objects that are not particularly valued today in major museum collections, etc. So I am interested in the images that people lived with and played with…

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Hélène Valance est historienne de l’art et de la culture visuelle, conseillère scientifique à l’INHA (Laboratoire InVisu) et maîtresse de conférences à l’université Marie et Louis Pasteur à Besançon. Son champ de recherche cerne les représentations de l’histoire dans les jeux de société entre le 19e et le début du 20e siècles en France et aux États-Unis.

Hélène Valance is a art and visual culture historian. She is associate professor at Université Marie et Louis Pasteur in Besançon, and scientific advisor at Institut National d’Histoire de l’Art (INHA – InVisu research team). Her research focuses on representations of history in games at the end of the 19th and the beginning of the 20th century, in France and in the United States

Un grand merci à Marion Abbadie, directrice des musées de Poissy, ainsi qu’à Mathilde David, régisseuse des œuvres des musées de Poissy.

Special thanks go to Marion Abbadie, director of  the Poissy museums and to Mathilde David, registrar at the Poissy museums.