NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

HORS LES MURS / BEYOND THE WALLS

Bâtie à l’extérieur des remparts, la nécropole raconte la ville disparue.

Built outside the walls, the necropolis tells us the story of the Ancient city.

Rossella Pace
23 Oct, 2016
Tapuscrit...

Rossella Pace – Aigai, c’est une des villes d’Éolide et c’est une ville de l’intérieur par rapport à d’autres villes d’Éolide qui sont sur la côte, nous avons commencé le projet sur la nécropole il y a deux ans, c’est un projet franco-allemand, turc et italien qui s’insère dans le cadre de la mission turque de Aigai, dirigée par Ersin Do?er et Yusuf Sezgin. Alors la ville, c’était une grande ville, peut-être dix mille habitants, compte tenu de l’étendue de la nécropole, c’était une ville fortifiée, et le long de la rue principale qui amène aux principales portes d’entrée de la ville, on a des nécropoles d’époques hellénistique et romaine. À l’intérieur il y a beaucoup de monuments importants comme le bouleutérion, comme le théâtre, comme l’agora, une agora impressionnante, sur trois étages, c’est l’agora commerciale, c’était le centre du marché, c’est là où on pouvait acheter de la viande, du poisson, des graines, et il y avait des sanctuaires dédiés surtout à la déesse Cybèle. Les nécropoles sont toujours en-dehors de la ville. L’année dernière nous avons fouillé un de ces monuments, un ancien tumulus, qui s’est révélé un tumulus d’époque archaïque. Le projet porte plutôt sur l’époque hellénistique et la grande partie de la nécropole, c’est d’époque hellénistique et romaine. Mais nous avons découvert ce qui jusque-là c’était pas connu, que la nécropole commence au moins au VIIe siècle avant Jésus-Christ, avec une continuité de vie époustouflante ! Jusqu’au moins au IIe, IIIe siècle après Jésus-Christ. Personnellement je m’intéresse aux objets archaïques, et en particulier, là je suis en train d’étudier une forme particulière de vase, c’est-à-dire un petit gobelet avec une anse, qui est typique de cette région. On l’a trouvé dans le tumulus I, celui qu’on a fouillé l’année dernière, c’est un exemplaire complet, moi j’avais déjà vu ça dans les musées mais dans les fouilles j’avais toujours trouvé des morceaux de cette typologie de vase et jamais un vase en entier.

Là, on a une équipe d’une dizaine de personnes, on a fait des études anthropologiques, des restes d’os humains qu’on a trouvés dans la fouille de l’année dernière… Il y a un travail d’équipe entre les archéologues, les anthropologues, les archéomètres, des architectes, des topographes, des pétrographes, qui font des analyses pétrographiques de la composition des argiles des céramiques. On a des géologues qui vont à la recherche des endroits où il y avait l’argile pour faire les céramiques, où il y avait les carrières pour la pierre qu’on utilise pour faire et les sarcophages taillés dans un seul bloc de pierre, un travail assez impressionnant, ou pour faire les tombes à cistes, qu’on a vues sur le terrain. Après la prospection pédestre zone par zone, on fait des descriptions de chaque monument qu’on a repéré, on prend des mesures, on regarde bien la pierre utilisée pour les tombes, et après on fait les relevés de tout ça, on les reporte sur un plan, et une fois qu’on a tous ces éléments-là, nous allons voir s’il y a une cohérence dans la distribution des monuments funéraires, et c’est sur la base de ça que normalement nous allons choisir quel monument nous allons fouiller l’année d’après. Parce que il y en a tellement, on est déjà arrivés à plus de mille monuments funéraires recensés et on est seulement, je dirais, à un peu plus d’un tiers de la nécropole, nous estimons qu’il y a au moins trois mille tombes ou monuments funéraires dans cette nécropole. Alors forcément, il faut faire des choix ! On ne peut pas imaginer que nous allons tout fouiller, c’est impossible, faudrait plus de cent ans, peut-être ! Comment nous allons choisir pour l’année prochaine ? Déjà, comme on a fouillé un tumulus, on aimerait fouiller un deuxième tumulus pour voir si c’est exactement la même chose, pour faire une comparaison, ou si à l’intérieur de deux tumuli on a des usages funéraires complètement différents, avec des variations considérables…

Cette ville, par rapport à d’autres villes d’Éolide, elle a d’exceptionnel que tout est là ! C’est la première fois qu’on fait une fouille d’une nécropole qui part de l’époque archaïque du VIIe siècle jusqu’au IIIe siècle après Jésus-Christ. On voit vraiment le développement d’une ville qui était à l’intérieur des terres et qui contrôlait toutes les voies de pénétration de la mer vers l’intérieur…

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Transcript...

Rossella Pace – Aigai is one of the cities of Aeolis, built further inland than other Greek cities of the region. We started working on the necropolis two years ago as part of both an international project (French, German, Turkish and Italian) and the Turkish mission led by Ersin Do?er and Yusuf Sezgin. Aigai was a great, fortified city counting maybe ten thousand inhabitants according to the extent of the necropolis. Several Hellenistic and Roman cemeteries have been found along the main street leading to the principal gates of the town. Within the city walls many important monuments can be found, such as the bouleuterion, the theatre, and an impressive agora built three stories high. It was the merchant agora, where meat could be bought, as well as fish and grain. Among the many sanctuaries discovered, a temple specifically devoted to the goddess Cybele can be found. The necropolises are always situated outside the city. We excavated one of these monuments last year; identified as an ancient tumulus, it dates back to archaic times. However, our project focuses on the Hellenistic part of this necropolis; most of the necropolis was in use during the Hellenistic and Roman period. This dig has certainly helped us understand something unknown until then: the necropolis originally dates from at least the 7th century BC and continues to be used with surprising continuity until at least the 2nd and 3rd centuries AD. I have personally taken an interest in archaic objects. I am currently studying a particular kind of vase, a small goblet with a handle, typical in this region. This item was discovered in the first tumulus, excavated last year. It is a complete specimen; I had seen such well-preserved vases only in museums, never on a dig where only fragments were to be found and never a whole vase.

Thanks to a diversified team, we have been able to conduct a certain number of studies, such as an anthropological study of the bones unearthed last year… There is genuine teamwork between archaeologists, anthropologists, archaeometers, architects, topographers and petrographers, who conduct petrographic analyses in order to identify the composition of the clay used for ceramics. We also work with geologists, who determine where the clays came from, and locate quarries from which stone was extracted for coffin making, constructed in one block of stone, a rather impressive piece of work, or for cyst coffin making. After an on-foot prospection, sector by sector, we proceed to describe every monument seen: we measure them; we identify the stone used for each tomb. We then draw and record the graves on a map. Once the data has been assembled, we try to discern whether or not there’s a coherence in the distribution of the funerary monuments. We then select the monument to be excavated the following year. Because there are so many funerary monuments, and although we’ve already recorded over a thousand of them, I would say that we are only up to a third of the necropolis. We have estimated the number of tombs or monuments to about three thousand. Due to the quantity, choices have to be made! Digging everything up would probably take a century! How shall we proceed next year? Since we’ve already excavated one tumulus, we’d like to excavate another one for comparison, to see whether or not it’s exactly the same, or if inside these two tumuli, completely different funerary practices were taking place with considerable variations…

Compared to other cities of Aeolis, in Aigai it’s all here! It is the first time that a necropolis in use from the 7th century BC to the 3rd century AD is being excavated. We can truly follow the development of an inland city that controlled all of the access routes coming from the sea…

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Archéologue spécialiste du monde grec archaïque, rattachée au laboratoire « Archéologie et philologie d’Orient et d’Occident », de l’École normale supérieure, Rossella Pace s’attache à recueillir le message des nécropoles des cités antiques de l’Italie du sud et de l’Asie mineure grecques, que ce soit à Kyme ou ici à Aigai d’Éolide, dans le cadre de la mission turque dirigée par Ersin Doğer et Yusuf Sezgin. Le long de ce qui est actuellement la côte occidentale méditerranéenne de la Turquie, les objets retrouvés dans les sépultures font surgir le pointillé d’une civilisation d’abord archaïque, puis hellénistique, qui s’est développée sous le contrôle du royaume de Pergame pour devenir plus tard la province romaine d’Asie.

Rossella Pace is a specialist of the Greek archaic period and an archeologist at the laboratory « Archaeology and Philology of East and West » of the ENS. She studies Ancient Greek cities’ necropolises in Southern Italy and Asia Minor, specifically Kyme or Aigai in Aeolis, as part of the Turkish mission led by Ersin Doğer and Yusuf Sezgin. Indeed, items discovered within tombs along the Western coast of modern-day Turkey tend to revive the Ancient civilization, from its archaic times to its Hellenistic period, which developed under the control of the Pergamon kingdom, before becoming later on the Roman province of Asia.