NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

RETOUR AUX SOURCES / BACK TO THE ORIGINALS

Enquête sur une enquête.

Investigation of an investigation.

Marie Dejoux
8 Jan, 2017
Tapuscrit...

Marie Dejoux – En 1855, Edgard Boutaric, archiviste à la section historique des Archives Impériales, fit une découverte. Dans le Supplément du Trésor des Chartes, il mettait au jour un ensemble documentaire inédit : quelques milliers de plaintes recueillies lors d’enquêtes ordonnées par Louis IX pour faire restituer les biens mal acquis par son administration. Pour la génération des historiens méthodiques, qui aspiraient à faire de l’histoire une science. Les enquêtes devenaient la preuve véritable, car étayée par l’archive, de l’amour du roi saint pour la justice. Aussi ces documents passèrent-ils brutalement de l’ombre à la lumière et de « l’oubli à la célébration patrimoniale et nationale ». Deux registres furent immédiatement retirés des grands dépôts et exposés dans le jeune musée de l’Histoire de France, pour que chaque citoyen puisse admirer ce que l’on rapprochait alors des cahiers de doléances de la Révolution française. Un monument national était né. Au XIIIe siècle déjà, ces enquêtes servirent aux hagiographes mendiants à prouver la sainteté de Louis IX en vue de sa canonisation, mais pour bien des historiens, elles étaient la preuve d’un autre miracle : la centralisation croissante d’un Etat soucieux de s’informer, de surveiller ses agents, et de construire une véritable mémoire de l’Etat.

L’histoire que racontent les manuscrits est pourtant toute autre et a échappé totalement aux médiévistes qui, pendant un siècle, se sont contenté de la version éditée de ces enquêtes. Pour ma part, j’ai choisi au contraire de revenir aux sources et de sortir les originaux de leur boîte. Ma première rencontre avec ceux-ci s’est alors fait dans la surprise, voire la consternation. En lieu et place de monuments, s’étalait devant moi une masse hétéroclite de documents tronqués, raturés, et couchés sur des supports variés : quelques registres, peu de rouleaux, plusieurs cahiers non reliés et des masses de cédules – des petites pièces de parchemin et de papier consignant la plainte d’un seul individu. Loin d’être un handicap pour les analyses, ces différences matérielles permettent de retracer les différentes phases du formatage de la parole des déposants et du travail des enquêteurs. En Languedoc, tout commence par la rédaction de cédules, qui sont ensuite généralement rassemblées dans des formes synthétiques, sur des rouleaux – comme à Alès – ou dans des registres – comme à Béziers, à Nîmes et à Beaucaire. Plus maniables que des centaines de cédules, ces registres deviennent alors pour les enquêteurs le support de leur travail juridique : ils y insèrent dans les marges, au gré de leurs assises et de manière souvent aléatoire, les témoignages étayant les plaintes, voire quelques sentences. Mais ces mentions marginales sont également porteuses d’un autre enseignement : elles ont toutes trait à la procédure d’enquête en cours, ce qui signifie que la durée de vie de ces documents s’est limitée à l’enquête elle-même, et qu’après celle-ci, ils furent délaissés. Ils ne furent donc réutilisés ni pour organiser de nouvelles investigations, ni même mis au propre comme on peut le voir. Revenir aux originaux permet ainsi de démontrer que les documents conservés étaient des documents de travail, faits pour et par les enquêteurs, et non des mémoriaux destinés au roi de France comme on l’a longtemps pensé. Ils étaient conçus pour faciliter le travail du juge lors de l’enquête, et non pour conserver la mémoire des procédures ou pour informer le souverain sur l’état de son royaume et de son administration. La mobilisation de techniques aussi érudites que la codicologie, c’est-à-dire l’analyse matérielle d’artéfacts documentaires, a permis de combattre la vision centralisatrice qui prévalait jusqu’à présent : Louis IX ne souhaitait ni rédiger des fiches sur ses officiers, ni faire remonter jusqu’à lui des doléances de son peuple. L’efficacité des enquêtes de réparation reposait au contraire sur l’action des enquêteurs sur le terrain et sur les sentences qu’ils rendaient publiquement. En un mot, le roi ne désirait pas connaître, mais se faire connaître voire reconnaître par ses sujets en organisant de telles investigations.

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Transcript...

Marie Dejoux – In 1855, Edgard Boutaric, archivist in the history section of the Archives Impériales, made a discovery. In the Supplément du Trésor des Chartes, he discovered an unprecedented collection of documents: some thousands of grievances gathered during the inquests commanded by Louis IX in order to right the wrongly acquired gains of his administration. For the generation of historiens méthodiques, who aspired to turn history into a science, the inquests became the absolute proof, supported by the archive, of the love of the saintly king for justice. In this way these documents emerged abruptly from darkness into light and from obscurity to national fame and part of the heritage. Two registers were immediately extracted from the huge store and exposed in the new museum of l’Histoire de France, so that every citizen might admire what were presented at the time as notepads for grievances of the French revolution. A national monument was born. Already in the XIIIth century, these inquests acted as hagiographies to prove the holiness of Louis IX with a view to his canonization but for a good few historians, they were the proof of a different miracle: the increasing centralization of a state eager to stay informed, to monitor its executive and to construct an accurate record of state activities.

The history revealed by the manuscripts is nevertheless quite different and was totally missed by the mediaevalists who, for a whole century, contented themselves with the published version of the inquests. As for me, I chose instead to go back to the sources and get the originals out of their box. The first that I saw of them left me in a state of surprise, consternation even. Instead of monuments, spread out before me were a diverse mass of documents that were truncated, crossed out and laid out on various substrates: some were registers, a few rolls, several unconnected notebooks and masses of cédules – little pieces of parchment and paper describing the grievance of a single individual. Far from being a handicap to analysis, these material differences make it possible to retrace the different phases of assembling the testimony of the applicants and the work of the investigators. In Languedoc, all began by copying the cédules, which were then usually gathered together in aggregated form, on rolls as at Alès, or in registers as at Béziers, Nîmes and Beaucaire. More manageable than hundreds of cédules, these registers became for the judges the basis of their legal work. However might be convenient during their proceedings and often in a random manner, they recorded in the margins witness statements that supported the grievances, sometimes mere sentences. But these marginalia are equally laden with another lesson: they are all evidence of the procedure of an inquest under way, signifying that the lifetime of these documents was limited to the inquest itself and that after this, they were abandoned. They were therefore not reused to organize new investigations, nor were they even edited as one can see. Going back to the originals thus makes it possible to demonstrate that the conserved documents were working documents, made for and by the investigators, and not memoranda destined for the king of France as has longtime been thought. They were established to aid the work of the judge at the time of the inquest and not to record the proceedings or to inform the sovereign of the state of his kingdom and his administration. The use of techniques as erudite as codicology, that is to say the material analysis of documentary artefacts, made it possible to contradict the centralizing vision that had prevailed until now: Louis IX wanted neither to keep records on his officers nor to be made aware of the complaints of his subjects. The efficacy of the restitution investigation lay on the contrary on the acts of the inquest in situ and on the sentences that they publicly returned. In summary, the king did not wish to understand, but to make himself understood and gain recognition from his subjects by organizing these investigations.

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Historienne médiéviste, maître de conférence à l’université Paris 1, membre du laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (LAMOP), Marie Dejoux s’attache, de cédules en paperolles, à faire dire aux documents anciens ce qu’ils disent et non pas ce qu’on leur a fait dire au cours des siècles en fonction des impératifs culturels ou politiques du moment.

A historian of medieval times, senior lecturer at the University of Paris 1, and member of the laboratory LAMOP, Marie Dejoux is committed to elucidating what original medieval documents were saying instead of what we’ve been told they said corresponding to the cultural and political requirements of their times.