NESTOR présente

Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

THESE HAUNTING STRAINS / CES ACCORDS LANCINANTS

Just a few heart-breaking notes are enough to combine two films about two major tragedies of the 20th Century into a single cry of protest.

Il suffit de quelques notes déchirantes pour unir en une seule protestation deux films sur deux tragédies majeures du XXe siècle.

Tapuscrit...

Nora Alter – Un jour je préparais mon cours en regardant Nuit et Brouillard. Je me rappelle avoir pensé : attends une minute, j’ ai déjà entendu cette musique ! Et j’ai essayé de retrouver, d’où venait cette musique, et tout d’un coup ça m’est revenu, c’était dans Loin du Vietnam… Mais j’étais sûre que Marker y était pour quelque chose. Et j’ai aussi voulu savoir, bon, comment ça marche, cette musique ? Et en fait je me suis mise à rechercher tous les moments où l’on entend ces accords lancinants de la musique d’Eisler dans Nuit et Brouillard et où ils surgissent dans Loin du Vietnam. C’était intéressant, parce que dans l’un des premiers cas, à la fin de la première partie de Loin du Vietnam, il y a un passage où les Nord-Vietnamiens reconstruisent un village détruit, avec la voice over de Ho Chi Minh qui dit : « La victoire reste la seule voie » et soudain les accords lancinants d’Eisler qui traversent, d’une manière que je trouve, dans ce cas, très triomphale… Ça m’a frappée, parce que vous avez les Nord-Vietnamiens qui n’arrêtent pas de construire, sur ces mêmes notes, alors que dans Nuit et Brouillard, à l’opposé, ces mêmes notes arrivent dans un passage qui est, en fait, dans les chambres à gaz… J’ai vraiment été frappée par ce qui se passait, comment le même morceau de musique peut être utilisé de différentes façons… Puis je me suis mise à regarder de près les enregistrements d’Eisler, et ça se trouve dans Werke für Orchestra II de Hanns Eisler ! Et j’ai constaté qu’il s’agissait de tout un libretto pour un opéra ou une pièce de Johannes Becher… Je me rappelle avoir pensé : tiens, c’est bizarre, je veux dire, je me demande si Resnais et Marker étaient au courant. Dans la pièce, un jeune soldat allemand dit : non, je ne me battrai pas, il pose ses armes et bien sûr il est tué sur le champ de bataille par ses camarades allemands, précisément parce qu’il résiste. Mais il résiste ! Et à ce moment, c’est là que vous avez cette partition d’Eisler bien reconnaissable, qui est reprise dans Nuit et Brouillard et reprise à nouveau dans Loin du Vietnam… Et en rembobinant Loin du Vietnam, j’ai réalisé que cette musique était aussi utilisée lors de l’interview de Norman Morrison. Le 2 novembre 1965, Norman Morrison, quaker de Baltimore, s’est donné la mort devant le Pentagone, la citadelle de l’état-major américain, en mettant le feu à ses vêtements imprégnés d’essence… De nouveau cette idée du sacrifice, d’attirer l’attention sur le fait qu’il n’y a pas de guerres justes, et qu’en tant qu’individu vous avez toujours le pouvoir de dire non et de résister… Puis je suis allée à la toute fin de Nuit et Brouillard, « nous qui faisons semblant de croire »… Nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. Et le prolongement de ces cris trouve un écho dans le prolongement de la composition d’Eisler et dans la manière dont Marker, Resnais et d’autres s’en sont servis pour nous rappeler que ça continue toujours…

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Transcript...

Nora Alter – I was preparing for class one day and I was watching Night and Fog… And I remember thinking: wait a minute, I’ve heard that music before! And I tried to think, where is that music, and then suddenly, I had it, and that it was in Loin du Vietnam… But I was convinced that Marker had something to do with that. And I was also curious, well, how does this piece of music work? And so then I actually was investigating every time you heard these haunting strains of Eisler’s music in Nuit et Brouillard, and when did they come up in Loin du Vietnam. And it was interesting because one of the first instances at the end of Part One of Loin du Vietnam, there’s a sequence where the North Vietnamese are rebuilding a destroyed hamlet, and there’s a voice over of Ho Chi Minh who says: Victory remains the only path, and then suddenly you have Eisler’s haunting strains which come across in that instance of being very triumphant… And I was struck, because here you have the North Vietnamese and they’re building and they’re building and they’re building, and to the same notes, versus in Nuit et Brouillard, where those are the same notes that are played in the sequences where he is inside the, actual gas chambers… So I was really struck by what was going on, how one piece of music could be mobilized in different ways… And then I started to investigate the Eisler soundtrack and it was under Hanns Eisler’s Werke Orchetra II ! And I realized, well this was a whole libretto, to an operato or a play by Johannes Becher… And I remember thinking well, that’s… bizarre… I mean, I wonder if Resnais and Marker knew about this. In the play, there’s a young German soldier who says: no, I’m not going to fight, and he puts down his arms and he’s of course killed on the battle-field by his fellow Germans, precisely for resisting, but he resists! And at that moment, that’s when you have that one recognizable score of Eisler that is then repeated in Nuit et Brouillard, and again repeated in Loin du Vietnam… So then, when I was rewinding Loin du Vietnam, I realized that the music also is played during an interview with the widow of Norman Morrison. Le 2 novembre 1965, Norman Morrison, quaker de Baltimore, s’est donné la mort devant le Pentagone, la citadelle de l’état-major américain, en mettant le feu à ses vêtements imprégnés d’essence… So again, this idea of sacrifice, of drawing attention to the fact that wars are not just, and as an individual, you always have the power to say no and to resist… And then I went to the very end of Nuit et Brouillard, “we who pretend to believe… Nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. And the continuation of the cries, gets echoed, I would say, through the continuation of Eisler’s composition and the way Marker, Resnais and others have used it to continue to say: It’s still going on.

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Nora Alter is a professor of Film and Media Arts at Temple University, (Philadelphia, PA) and director of FMA’s Study Abroad Program. She has written many essays about contemporary artists and makers of experimental films. One example is her study of director Chris Marker that investigates his complex use of sound and music aimed at expanding the cinematic frame both temporally and spatially.

Professeur (Film and Media Arts) à l’université Temple (Philadelphie, Pennsylvanie) et responsable du programme Study Abroad FMA, Nora Alter a publié un grand nombre d’essais à propos d’artistes contemporains et d’auteurs de cinéma expérimental, comme son étude sur le cinéaste Chris Marker, dont elle explore l’usage complexe des sons et de la musique, visant à élargir le cadre de l’image, aussi bien dans le temps que dans l’espace.