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Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LA RELÈGUE / RELEGATION

La peine sans fin des petits larcins.

The endless trials of petty larceny.

Jean-Lucien Sanchez
25 Août, 2020
Tapuscrit...

Jean-Lucien Sanchez – Georges-Eugène Renault est né le 16 février 1874 à Auneau dans le département de l’Eure-et-Loir, et il est condamné le 9 février 1920 par la cour d’appel de Lyon à quinze mois de prison et à la relégation au bagne de Guyane pour un vol. Alors Georges effectivement a déjà été condamné trois fois à huit mois, quatre mois et huit mois à nouveau de prison pour des vols, chaque fois ce sont des vols simples. Et c’est donc ces quatre condamnations qui entraînent automatiquement sa relégation en vertu de l’article 4 de la loi sur la relégation des récidivistes, du 27 mai 1885, qui prévoit la prononciation de cette peine si le condamné aligne quatre condamnations à plus de trois mois d’emprisonnement à son casier judiciaire.

Alors Georges arrive en Guyane le 13 août 1921, sous le numéro matricule 12934, mais il est atteint d’un double pied bot, donc il est atteint d’une infirmité, et il est donc interné immédiatement au nouveau camp de la relégation, qui est dans les faits un mouroir où l’administration pénitentiaire abandonne tous les éclopés et les moribonds du bagne. Alors Georges présente un profil assez distinct des autres relégués, hein, ces relégués qui sont essentiellement des ouvriers et des vagabonds sans véritable profession. Il s’agit effectivement d’un publiciste, c’est-à-dire d’un journaliste, et comme il l’indique dans les curriculum vitæ qu’il glisse dans les multiples courriers qu’il adresse aux autorités de la commune, il a rédigé un certain nombre d’ouvrages et affirme avoir fondé des journaux, comme Le Rhône parlementaire, ou La Cote des Beaux -Arts, ou bien des sociétés, comme la Société amicale des officiers de l’Instruction publique. Le reporter Albert Londres affirme d’ailleurs qu’il le connaît, lorsqu’il le rencontre en Guyane en 1923 dans le cadre de l’enquête qu’il conduit au bagne pour le compte du Petit Parisien. Je le cite : « C’est un confrère, un pauvre bougre, saturé de chagrin et de remords. Je me souviens fort bien de lui, oh, il n’a pas tué père et mère, c’est un maniaque, un ivrogne, il volait un colis dans une gare, un poulet au marché, une fois, sur une banquette de café, un paquet contenant de vieux journaux, deux bougi es et un couteau. Et il rendait quelque temps après toujours ce qu’il volait. » Et donc voilà, ces vols sans gravité trahissent surtout un individu frappé de troubles mentaux, et probablement de kleptomanie. Georges souffre énormément de son envoi au bagne et ne cesse pas dans ses courriers de se démarquer des autres relégués, d’avec lesquels il se sent très différent. Je le cite : « Si la relégation est pénible pour tous ceux qui ont à la subir, même pour les misérables habitués à toutes les privations, à toutes les fatigues, à toutes les hontes, à toutes les promiscuités, à toutes les humiliations, combien elle est atroce pour un homme éduqué et habitué à toutes les délicatesses d’une vie de travail, de fréquentations honnêtes, d’amour paternel et d’amitié conjugale. Ah, ce milieu, perpétuel réceptacle sanglant, promiscuité infâme à laquelle on est enchaîné. » Alors c’est toujours un petit peu délicat de retrouver la parole des relégués, souvent on a bien évidemment le commentaire de l’administration pénitentiaire sur ces relégués, mais eux on ne sait pas précisément ce qu’ils pensent à la fois de ceux qui les observent, de ceux qui les encadrent, de ceux qui les surveillent, et surtout on ne sait pas ce qu’ils
pensent précisément de leur situation et là, le cas de Georges c’est formidable, il y a une vraie transmission, sans le filtre de l’administration pénitentiaire.

La relégation, c’est un monde violent, c’est un monde d’individus qui en plus souffrent d’un stigmate fort au sein de la colonie, ils sont vraiment considérés comme la dernière caste du bagne, alors que les condamnés aux travaux forcés ce sont des criminels de sang, c’est-à-dire ce sont des types qui sont issus de la pègre, ou ont commis un crime, on pense qu’ils ont la possibilité effectivement de se réinsérer plus facilement, alors que les relégués sont vraiment considérés comme des petits voleurs, marginaux, vagabonds, sans envergure, lorsque les relégués sortent de leur pénitencier pour essayer de trouver une place, etc., on se méfie toujours, parce que c’est le récidiviste qui a volé ! Donc c’est le petit voleur, c’est le voleur de poules ! Et celui-là, on n’en veut pas ! On préfère prendre un criminel de sang que celui qui est susceptible de vous voler à nouveau ! De recommencer ! Alors Georges parvient néanmoins en 1925 à bénéficier de la relégation individuelle, c’est-à-dire qu’il est autorisé à quitter le Nouveau Camp, hein, pour s’installer à Cayenne, où il trouve à s’engager auprès d’employeurs. Et ensuite il va tenter à plusieurs reprises d’obtenir un relèvement de sa peine, mais il n’y parvient jamais, et donc il meurt en 1928 de misère physiologique à l’hôpital de Cayenne.
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Transcript...

Jean-Lucien Sanchez – Georges-Eugène Renault was born on the 16 th of February 1874 in Auneau in the department of Eure-et-Loir. He was condemned on the 9 th of February 1920 by the Lyon court of appeal to fifteen months in prison and to banishment to the colony of Guyana for a theft. While Georges had effectively already been sentenced on three occasions to eight months, four months, and another eight months of prison for thefts, these were each time minor offences. This is why it is these four sentences that led automatically to banishment in virtue of article 4 of the law on banishment of persistent offenders, dated 27 May 1885, that stipulates such a penalty if the condemned has four sentences of more than three months imprisonment on his criminal record. Georges therefore arrives in Guyana on the 13 th of August 1921, under the registration number 12934. He has double club foot however, so he is an infirm and therefore straightaway interned in a new camp of convicts that is in fact a
death camp where the colony administrators abandon all the colony’s injured and moribund.

Now Georges had a rather different background from other relegated convicts, you know, relegated convicts who are basically workers and vagabonds with no real profession. He was something of a publicist, that is to say a sort of journalist, and as was indicated in the curriculum vitae that he slipped into the many letters that he addressed to the local authorities, he edited quite a few titles and reckoned to have founded newspapers such as Le Rhône parlementaire and La Cote des Beaux-Arts, also organisations such as the Société amicale des officiers de l’Instruction publique. The reporter Albert Londres states that he knows him when he meets him in Guyana in 1923 while conducting an inquest on the colony for the Petit Parisien. To quote: “It is a fellow journalist, a poor bugger seeped in chagrin and remorse. I remember him very well, oh, he didn’t kill his father and mother, he is a maniac, a drunkard, he stole a parcel in a railway station, a chicken at a market and once, on a café bench, a parcel containing old newspapers, two candles and a knife. And he always used to return later on whatever he stole.” And there you are, these minor thefts reveal someone who is above all a victim of mental problems and probably of kleptomania. Georges suffers enormously from being deported to a colony and in his letters does not cease to distinguish himself from other convicts from whom he feels himself to be very different. I quote: “if transportation is painful for all those who undergo it, even for wretches used to all privations, to all exhaustion, to all shame, to all baseness, to all humiliations, how much more so to a man who is educated and used to all the refinements of a life of work, honest companions, paternal love and conjugal affection. Ah, this life of perpetual bleeding containment and base cohabitation to which one is chained.”

It is always a little bit tricky to verify the sayings of relegated convicts. Obviously, we often have the comments of the colony administrators on relegated convicts, but not what relegated convicts think of those who assess them, those who manage them, and those who guard them. Above all, we do not know exactly what they think of their situation and here the case of Georges is tremendous precisely because it puts down on paper a number of extraordinary reactions! This is a real communication without the filter of the penal administration.

The world of the relegated convict is a violent one, a world of individuals who suffer an extra stigma within the colony, as being, really, the lowest rung of the colony. While those condemned to forced labour may have committed blood crimes as, for example, with those who come from the criminal underworld, or may have committed a crime but only one crime, it is precisely the fact that they have not reoffended that lets them be seen as able to reinsert themselves more easily. Whereas the relegated convicts are really seen as petty thieves, marginalized, vagabonds, without impact. When the relegated convicts emerge from their prison to try to find a place in society etc., they are always mistrusted, because it is the repeat criminal who steals. So here is the repeat thief, the chicken thief! And that’s just what nobody wants! Better take a criminal with blood on his hands, than someone who is likely to start stealing from you again! To go back to his old tricks! Nevertheless Georges gets to benefit in 1925 from a personal form of deportation, that is to say that he is allowed to leave the Nouveau Camp and to base himself in Cayenne where he manages to get engaged by some employers. And he then has several attempts at trying to get his penalty annulled but he never succeeds and so he dies in 1928 from physiological exhaustion at the hospital of Cayenne,
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Historien, chargé d’études au ministère de la Justice, Jean-Lucien Sanchez s’attache à rendre sensible l’histoire française des prisons, et plus particulièrement du bagne colonial de Guyane, tant dans divers ouvrages que sur le site Criminocorpus. En évoquant les mésaventures du condamné Georges Renault, il fait revivre l’histoire d’une peine oubliée, la relégation en Guyane, qui permettait de débarrasser discrètement la métropole de nombreux petits délinquants. Instituée grâce à une loi sécuritaire voulue par Léon Gambetta en 1885, la relégation ne sera supprimée qu’en 1970.

Historian and Head of Studies at the Ministry of Justice, Jean-Lucien Sanchez endeavours to raise awareness of the history of French prisons, particularly of the penal colony of Guyana, both in publications and on the Criminocorpus website. By telling the misfortunes of the convict Georges Renault, he revives the history of a forgotten penalty, deportation to French Guyana, that allowed Metropolitan France quietly to get rid of numerous petty offenders. It was established under a security law in 1885 by Léon Gambetta and abolished only in 1970.

Merci aux Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM) à Aix-en-Provence et au site Criminocorpus.

We thank the Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM) in Aix-en-Provence and the Criminocorpus website. We also thank Adrian Travis for his translation.