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Les romans-photos

de la recherche !

Par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

UNE STÈLE SUBLIMINALE / A SUBLIMINAL STELE

C’est en forgeant qu’on se forge une réputation.

Michèle Brunet
22 Sep, 2020
Tapuscrit...

Michèle Brunet – Au Louvre, il y a une très jolie stèle funéraire qui nous dit que Sôsinous, fondeur de bronze, originaire de Gortyne, eh bien, est décédé. Alors on se dit, mais Gortyne, tiens, c’est très étonnant, ce monsieur, il est décédé
à Athènes, et c’est à Athènes qu’on a retrouvé sa stèle funéraire, donc il y a été enterré, mais il est originaire d’ailleurs… Or à l’époque, proclamer le fait qu’on est originaire d’une autre cité, ça signifie aussi que, à Athènes, on est un métèque ! C’est-à-dire un étranger résident, qui paye l’impôt de l’étranger, pour pouvoir résider légalement à Athènes.

Deuxième chose un peu étonnante, on n’a pas le nom de son père. Par contre, les rédacteurs se nomment, puisque les deux lignes suivantes on découvre que ce sont les enfants, qui proclament de manière fière son métier : il est chalkoptès c’est-à-dire « celui qui cuit le bronze », représenté de profil, assis sur une sorte de chaise et puis par ailleurs le fait qu’il se proclame forgeron est associé avec la représentation d’instruments de travail, ce qui est assez inhabituel sur ce type de stèle funéraire. Et que dit l’épigramme, elle nous dit que ce mémorial, qui rappelle la droiture, la tempérance et la valeur de Sôsinous, ce sont ses enfants qui l’ont fait ériger après sa mort. Alors là on est très frappé, parce qu’en grec les trois termes qui sont employés pour vanter les grandes qualités de ce monsieur, la dikaiosunè, la sôphrosúnê et l’arété, eh bien ce sont des termes qu’on retrouve dans toutes les œuvres rhétoriques de cette époque pour vanter les qualités du bon citoyen. Donc là on sent de la part des fils une volonté d’intégration, c’est-à-dire ils disent, notre père c’était mais l’exemple même de la bonne personne qui était digne, en gros, d’être athénien, puisqu’il représente toutes les qualités qu’il faut avoir pour être un bon Athénien. Et c’est qu’il y a une démarche de la part de sa descendance, de vouloir rester à Athènes, en disant, bon, ben, on est très bien ici, on va rester, on est intégrés, on est intégrés, gardez-nous, gardez-nous… Hi, hi !

Et ce mémorial, donc, par le verbe, par le discours, il est associé à quelque chose d’absolument étonnant du point de vue de l’image, puisque la position qu’a Sôsinous, c’est une citation d’une position connue pour les dieux, qui sont représentés sur la frise du Parthénon, qui a été achevée une trentaine d’années auparavant. Donc sur le monument emblématique de la puissance athénienne à cette époque-là, on voit les dieux, assis les uns derrière les autres, et visuellement parlant c’est quelque chose de très neuf, donc les Athéniens, y vont voir ça, y disent : Ah, tel Untel, c’est tel Dieu, etc., etc., et là, eh bien on s’aperçoit que, en quelque sorte, Sôsinous est représenté à l’égal d’un dieu.

Et donc on voit qu’il y a cette recherche qui est spécifique à l’intelligence des Grecs de l’Antiquité, de faire des clins d’œil, de faire des allusions, et qui fait, là tout l’intérêt de l’épigraphie, c’est de mettre en œuvre cette double approche qui restitue le projet sous-jacent à la réalisation de cette magnifique stèle.
03 min 50 s

Transcript...

Michèle Brunet – There is a very nice funerary stele at the Louvre that tells us that Sosinous who was a copper-smelter from Gortyne has died. Now that makes one think: Gortyne? Well that’s very odd, this guy died in Athens and it is in Athens that his funerary stele was found so presumably also where he was buried, but he comes from somewhere else… Now at the time, to announce the fact that one comes from another city also signifies in Athens that one is a metic! That means a foreign resident who pays the taxes of a foreigner in order to live and work with a legal status in Athens.

The second slightly astonishing thing is that we don’t have the name of his father. On the other hand the authors are named since in the two lines that follow, we learn that these are his children who proudly proclaim his craft: he is a chalkoptès, that is to say, ‘someone who cooks bronze’ and he is depicted in profile, seated on a sort of chair. Moreover, the fact that he is proclaimed to be a blacksmith is associated with the representation of his tools, something that is rather unusual on his type of funerary stele. As for the epigram, it declares that this memorial remembering the justice, moderation and excellence of Sosinous was erected by his children after his death.

Now this is very striking because in Greek the three terms that are used to praise the strong qualities of this man, ikaiosune, sophrosune and arete, are terms that we find in all the rhetorical works of this period that praise the qualities of the good citizen. So here we sense the sons’ wish for integration, as if they are saying our father was the very example of the kind of good person who is worthy to be Athenian since he exhibits all the qualities that are needed to be a good Athenian. And that suggests that there is a push by his descendants to seek to stay in Athens, saying look, we are doing well here, we hope to stay we are integrated, we are integrated, keep us, keep us… Ha, ha!

Now this memorial, by word and by content conveys something absolutely astonishing from the point of view of iconography because the position given to Sosinous is a copy of the well-known position of the Gods represented on the frieze of the Parthenon that was completed thirty years earlier. On this monument that is emblematic of Athenian power at the time are images where we see the Gods seated one behind the other and visually speaking this is something very new, so the Athenians are going to see all this and say: Ah, So and so, this is such god etc. etc. and there, well it can be seen that to some extent, Sosinous is represented as the equal of a god.

In this way we see that there is a particular kind of research that is specific to the intelligence of the Greeks of antiquity such that they wink or make allusions. This is what makes epigraphy so interesting, that we can put to work such a double approach in order to retrieve the underlying purpose in the making of this magnificent stele.
03 min 50 s

Archéologue et épigraphiste, ancienne directrice des études de l’École française d’Athènes puis professeur d’épigraphie grecque à l’université Lumière Lyon 2, Michèle Brunet s’attache à mener à bien l’édition dans un format numérique des quelque mille inscriptions grecques de la collection du musée du Louvre. D’une stèle devant laquelle passeraient indifférents les visiteurs non-avertis, elle fait surgir les tenants, les aboutissants et les intemporels espoirs.

Archeologist and epigraphist, former Head of Studies of the French School at Athens, thereupon Professor of Greek epigraphy at the Université Lumière Lyon 2. Michèle Brunet has undertaken the project of digital edition of approximately one thousand Greek inscriptions kept at the Louvre Museum. From this stele that uninformed visitors would pass with indifference, she manages to raise the ins and outs and the dreams of timelessness

Remerciements au musée du Louvre. Merci à Adrian Travis pour la traduction.

We thank the Louvre Museum in Paris. We also thank Adrian Travis for his translation.