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par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

LES MOINES-FAUSSAIRES / THE MONK COUNTERFEITERS

Il y a du vrai dans le faux

As true as a fake

Solène Girard
3 Mai, 2025
Tapuscrit...

Solène Girard – Alors moi je suis restauratrice spécialisée en arts graphiques, ce qui inclut toutes les œuvres, les dessins et le patrimoine écrit, sur papier et parchemin, et en plus je me suis spécialisée en papyrus, donc qui est un support encore plus ancien. Alors dans le cas présent, dans la collection des Archives nationales, nous sommes face à des papyrus qui ont une histoire absolument fascinante, ils sont d’une part très prestigieux, parce qu’ils ont été écrits il y a plus de mille trois cents ans par des rois mérovingiens, dont le fameux roi Dagobert, des papes et des empereurs, mais ils ont presque tous été remployés au milieu du 11e siècle par les moines de l’abbaye de Saint-Denis, pour fabriquer de faux documents d’archives dans le cadre d’un procès qui les opposait à l’évêque de Paris.

Alors comment ont-ils fait, ces faussaires ? On sait, grosso modo, qu’ils ont collé les rouleaux de papyrus les uns contre les autres, écriture contre écriture, afin de rédiger au revers de faux diplômes royaux et de fausses bulles pontificales, dans lesquels ils s’attribuaient un certain nombre de droits et de privilèges. Ces assemblages ont été discrètement défaits au 17e siècle par Dom Mabillon, mais les transformations pareil, eh bien, ça laisse tout un tas de traces. On a devant les yeux le cumul de mille trois cents ans d’altérations, c’est-à-dire de poussières, de taches, de restes de colle, de galeries creusées par des insectes ou des rongeurs, de déformations, déchirures, perforations, décolorations, et parfois même la disparition de l’encre d’écriture.

Donc mon objectif, c’est d’étudier ces transformations et d’aider les historiens et les archivistes à y voir plus clair, à comprendre quelle trace vient d’où et pourquoi. Et puis d’ailleurs, comment ils s’y sont pris exactement, ces moines faussaires, pour fabriquer leurs faux documents ? Quelles pièces ont-ils assemblées, découpées, et puis dans quel ordre ? Parce que là, les papyrus ils sont écrits sur les deux faces, dans tous les sens et sur différents morceaux de rouleaux, et donc c’est un vrai sac de nœuds. Alors je mets ma casquette de Sherlock Holmes et j’enquête. J’examine les supports, je relève la structure des rouleaux, j’observe les encres au microscope, en ultra-violet, en infrarouge, des encres que des physico-chimistes spécialisés viennent ensuite analyser avec des rayons X…

Et parfois, en examinant un nouveau papyrus, quelque chose me frappe et je me dis, « mais, mais, cette forme, elle m’est familière, je l’ai déjà vue quelque part… » Alors je pars à la recherche de cette forme fantôme. Pourquoi y a des taches d’encre qui ont la même forme que des trous sur deux papyrus différents ? Imaginez simplement que vous prenez deux rouleaux de papyrus écrits et vous les collez l’un contre l’autre, l’objectif étant de faire disparaître les textes authentiques. Ben, ces papyrus-là, ils sont déjà anciens, donc ils ont déjà été endommagés par des insectes, des rongeurs, et donc ils ont déjà des trous. Or il se peut que le texte en dessous, qu’on souhaite masquer, soit visible à travers le trou. Donc qu’est-ce qu’ils font, les faussaires ? Eh bien ils utilisent de l’encre ! Quand le trou tombe sur une ligne du texte du papyrus qui est situé en dessous, ils recouvrent l’ensemble avec de l’encre pour qu’on ne voie plus le texte. Et c’est ce qui fait que maintenant, quand on sépare les papyrus, on a d’un côté une tache et de l’autre côté un trou, d’exactement la même forme… C’est comme lorsque vous arrivez à replacer une pièce d’un puzzle complexe. Évidemment, le puzzle restera toujours incomplet, il manquera toujours des pièces. Mais si on peut replacer celles qui nous restent au bon endroit, alors on a déjà tout gagné.

3 min 36 s

Transcript...

Solène Girard – I’m a restorer specializing in graphic arts – it includes all the works, drawings and written heritage on paper and parchments – and, moreover, I specialized in papyrus – an even older medium. Here, in the National Archives collection, we’re confronting some papyri whose history is particularly fascinating. They’re very prestigious, having been written over a thousand three hundred years ago by several Merovigian kings including famous King Dagobert, by popes and emperors. But most of them were re-used, in the mid-11th Century, by the monks of the Saint Denis Abbey in order to produce falsified archives. This occurred in a trial where their opponent was the Bishop of Paris.

How did the counterfeiters operate? We know pretty accurately how they glued the papyrus rolls face to face, script against script, and used the opposite side, on which they wrote fake royal diplomas and fake papal bulls. In these, they granted themselves a number of rights and privileges. All these collations were quietly disassembled in the 17th Century by Dom Mabillon, but such transformations obviously entail leaving marks of all kinds. We’re facing the result of a thousand three hundred years of accumulated alterations, including dust, spots, glue deposits, insect or rodent galleries, deformations, perforations, discolourations and even, sometimes, disappearance of the writing ink.

So my aim is to study such transformations in order to help historians and archivists clarify and understand the why and wherefore of each such trace. And more specifically, can we determine how exactly these counterfeiter-monks manufactured their false documents? Which pieces were assembled, cut out, in which sequence? The question arises since the papyri are inscribed on both sides, in every direction on different rolls, so it’s truly a can of worms. So I put on my Sherlock Holmes cap and investigate. I examine the backings, the rolls’ structure; I perform infra-red or ultra-violet microscopy studies of the ink, which then undergoes X-ray analysis by specialized physical chemists…

And sometimes, when scrutinizing a new papyrus, something strikes me and I think “Oh, but I’ve seen this shape before, somewhere…” And there I go, searching for that ghost shape. Why are there ink spots whose shape is identical to that of holes on different papyri? Imagine  you have glued two rolls of inscribed papyri in order to hide the authentic texts. Well, these papyri are already old, have been previously damaged by insects or rodents who left holes in them. And maybe the underlying text, which is supposed to be hidden, is visible in one of those holes. So what was the counterfeiters’ trick? They used ink! When the hole fell on a line of writing in the underlying papyrus, they blotted out the text with ink. As a result, when we now separate the two papyri, we find an ink spot on one side and a hole on the other… and both have exactly the same shape. It’s much like piecing together a complex puzzle. Of course, my puzzles always remain unfinished, there’ll always be lacking pieces. But as long as we can fit those we do have in the right place, we’re on the winning side.

3 min 36 s

Restauratrice d’arts graphiques et doctorante, Solène Girard s’intéresse particulièrement à l’histoire de la conservation des papyrus médiévaux. Elle est membre du projet PapMedAn aux Archives nationales.
Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’investissements d’avenir intégré à France 2030, portant la référence ANR-17-EURE-0021 École Universitaire de Recherche Paris Seine Humanités, Création, Patrimoine – Fondation des sciences du patrimoine.

Restorer in graphic arts and PhD Student, Solène Girard focuses on the history of medieval papyri preservation. She is a team member of the PapMedAn project with the Archives nationales.
This work benefited from state aid managed by the Agence Nationale de la Recherche (French National Research Agency) under the Investments for the Future program integrated into France 2030, bearing the reference ANR-17-EURE-0021 École Universitaire de Recherche Paris Seine – Foundation for Cultural Heritage Science. 

 

Merci à Harry Bernas pour la traduction.

Our thanks to Harry Bernas for the translation.