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de la recherche !

par Jean-François Dars & Anne Papillault

photo André Kertész

UNE TAUPE MODÈLE / A FAITHFUL INFORMER

À qui se fier ?

Who to trust?

Marie Lucas
16 Juil, 2025
Tapuscrit...

Marie Lucas – Dans les archives du parti communiste italien, on fait des rencontres insolites. Par exemple on découvre qu’Antonio Gramsci, donc, le chef du parti communiste italien, lisait depuis les geôles fascistes les revues jésuites. Pour lui, les communistes avaient beaucoup à apprendre de la Compagnie de Jésus, l’ordre religieux fondé par Ignace de Loyola au temps de la Contre-Réforme. La Compagnie de Jésus est très bien représentée à Rome, elle y a une très prestigieuse université, la Grégorienne, et des collèges, des lieux de résidence et de formation pour des séminaristes du monde entier. L’un de ces collèges s’appelle le Russicum, sur l’Esquilin. Il a été fondé en 1929, pour préparer des jeunes prêtres à l’apostolat en Russie bolchévique. La révolution d’Octobre est pour l’église catholique vue comme une bonne occasion de reprendre du terrain aux orthodoxes. En vue de futures missions au pays des Soviets, les élèves du Russicum apprennent la langue russe, le rite byzantin, mais aussi des rudiments de marxisme-léninisme. L’idée est que le communisme ne durera pas. Et l’Église doit être prête à tout moment à accourir sur les ruines du bolchevisme, pour convertir à la vraie foi les Russes déboussolés. Le Russicum recueille des informations sur la politique soviétique, les revues, la Pravda, il organise de grandes expositions sur cette presse bolchévique et publie des revues de combat contre l’athéisme marxiste.

Mais revenons à la Fondation Gramsci. Dans les archives de son premier directeur, Ambrogio Donini, on découvre que sous l’habit religieux se cache un espion, Alighero Tondi, jésuite et professeur à la Grégorienne. Secrètement converti au marxisme, il accepte de se prêter à un jeu : rester jésuite et épier ses camarades jésuites, en particulier ceux qui préparent au Russicum des missions en Europe de l’Est. Dans ses lettres au Parti, il donne tous les détails possibles sur le réseau structuré par les Jésuites qui fait circuler des publications antisoviétiques par-delà le Rideau de Fer. À propos d’une de ses sources, dont il a conquis l’amitié, il écrit : « Je n’ai pas réussi à savoir sous quel nom il traversera le Rideau de Fer, certainement sous un faux nom. » Mais Tondi précise qu’il aura un faux passeport d’Amérique du Sud. Aucun scrupule n’apparaît dans les lettres de Tondi, mais plutôt un zèle enflammé, comme un novice qui voudrait impressionner son supérieur. En revanche, il a peur. Il a peur d’être démasqué. Il se sent suivi dans la rue, surveillé. Il sait qu’il risque gros. Mais le Parti préfère qu’il reste un « jésuite modèle », la démocratie chrétienne gouverne depuis 1948 et le Parti reste dans l’opposition. Avoir une taupe dans les organisations catholiques, jésuites surtout, est une voie d’accès aux arcanes du pouvoir.

Mais Donini reste prudent : qui lui dit que Tondi n’est pas un agent double, ou bien un naïf, instrumentalisé par les Américains ?  Finalement, on décide de le faire apostasier, dans un grand tintamarre. Après sa sortie de la Compagnie de Jésus, Tondi va enseigner en Allemagne le marxisme, avant, dans les années 70, de redevenir catholique. Tondi est-il un hurluberlu ? Sans doute. Mais son cas excentrique dit peut-être quelque chose de la discipline jésuite : pour combattre le marxisme, il faut le connaître en profondeur, au risque d’être séduit.

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Transcript...

Marie Lucas – In the archives of the Italian Communist Party, we come across the unexpected. For example, we discover that Antonio Gramsci, the leader of the Italian Communist Party, read Jesuit magazines from fascist jails. For him, the communists had much to learn from the Society of Jesus, the religious order founded by Ignatius of Loyola at the time of the Counter-Reformation. The Society of Jesus is very well represented in Rome, where it has a very prestigious university, the Gregorian, and colleges, places of residence and training for seminarians from all over the world. One of these colleges is called the Russicum, on the Esquiline. It was founded in 1929 to prepare young priests for evangelism in Bolshevik Russia. The October Revolution was seen by the Catholic Church as a good opportunity to regain ground from the Orthodox. With its eye on future missions to Soviet territory, the students of the Russicum learned the Russian language, the Byzantine rite, but also the rudiments of Marxism-Leninism. The idea was that communism will not last. And the Church must be ready at any moment to hasten to the ruins of Bolshevism, to convert the disoriented Russians to the true faith. The Russicum collected information on Soviet politics, on magazines and on Pravda, organized major exhibitions on the Bolshevik press and published magazines combating Marxist atheism.

But lets get back to the Gramsci Foundation. In the archives of its first director, Ambrogio Donini, we discover that within the religious foundation hides a spy, Alighero Tondi, a Jesuit and a professor at the Gregorian. Secretly converted to Marxism, he agreed to play a game: to remain a Jesuit and to spy on his Jesuit comrades, especially those who were preparing for missions to Eastern Europe for the Russicum. In his letters to the Party, he gave all possible details of the network set up by the Jesuits that distributed anti-Soviet publications behind the Iron Curtain. Of one of his sources, whose friendship he had won, he wrote: « I have not been able to find out under what name he will cross the Iron Curtain, certainly under a false name. » But Tondi specifies that he will have a fake South American passport. No scruples appear in Tondi’s letters, but rather a fiery zeal, like a novice who would like to impress his superior. On the other hand, he is afraid. He is afraid of being unmasked. He believes he is being followed in the street, watched. He knows that he is risking a lot. But the Party preferred that he remain a « model Jesuit »: the Christian Democrats had governed since 1948 and the Party remained in opposition. Having a mole in Catholic organizations, especially the Jesuits, was seen as a way to access the covert workings of power.

Even so, Donini remains cautious: how can he be sure that Tondi is not a double agent, or a simpleton, instrumentalized by the Americans? In the end, it was decided to make him renounce his vows, with great uproar. After leaving the Society of Jesus, Tondi went to teach Marxism in Germany, before becoming a Catholic again in the 1970s. Is Tondi a weirdo? Probably. But his eccentric case perhaps says something about Jesuit discipline: to fight Marxism, one must know it in depth, at the risk of being seduced.

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Historienne, actuellement membre de l’École française de Rome (en section moderne et contemporaine), Marie Lucas s’intéresse en particulier à la pensée d’Antonio Gramsci et plus largement aux relations complexes entre marxisme et catholicisme dans l’Italie contemporaine.

Marie Lucas is a historian, presently member of the École française de Rome (Modern and Contemporary Section).  Her current research focuses on the thought of Antonio Gramsci, and more generally on the complex relationship between Marxism and Catholicism in contemporary Italy.

Merci à Adrian Travis pour la traduction.

Our thanks to Adrian Travis for the translation.